REPORTAGE. À quelques jours de son ouverture, le Festival Lumière revendique « un cinéma pour tous ». Pourtant, de Monplaisir aux Terreaux et en passant par La Duchère, les générations rencontrées n’entretiennent pas le même rapport à l’événement. Bien installé chez certain.es, le festival reste méconnu de plusieurs interrogé.es.

À Monplaisir, difficile d’oublier que l’on se trouve au berceau du cinéma. La villa Lumière domine la rue du Premier-Film. À quelques mètres, le Hangar rappelle « Dans ce quartier, les frères Lumière ont inventé le cinématographe. »
Et pourtant. Dans le jardin même de l’Institut Lumière, Neil et Faiza, étudiant.es, profitent du soleil sans savoir que le Festival arrive bientôt. Fanelli, 17 ans, et Amine, 20 ans, rencontré.es dans le quartier, ne connaissent pas non plus l’événement.
Quelque mètres et décennies plus loin, le discours change. Lucette, 89 ans, assise dans le même jardin, se souvient d’y être venue plusieurs fois. Aujourd’hui, elle regrette qu’une partie des festivités ait quitté le quartier : « Tout va au centre. » Regret partagé par Carine, 54 ans, habitante du quartier et habituée du festival avec ses enfants qui aimait y retrouver concerts et animations.
« C’est quand même toujours les mêmes qui viennent »
Suzanne, 80 ans, fait partie des habitué.es. « Je n’y vais que pour trois films cette année », sourit cette amoureuse du cinéma, qui a déjà acheté un carnet de places. Films étrangers, rétrospectives, invité.es : elle estime la programmation suffisamment variée pour tous les goûts. « Les frères Coen, on connaît tous leurs films ! », s’exclame-t-elle.
À ses côtés, Martine, 76 ans, n’est pas tout à fait du même avis : « C’est quand même un cinéma élitiste. » Les films russes ou chinois, avance-t-elle, ne correspondent pas à tous. À La Duchère, Dominique, 70 ans, pointe elle aussi le manque de diversité : « C’est quand même toujours les mêmes qui viennent. »
Depuis le Bistro Autrement, à Monplaisir, Thomas, 25 ans, observe. Chaque année, il voit arriver des « gens qui viennent de la France entière .» Mais lui-même n’y va pas.
Pour autant, les jeunes rencontré.es ne se désintéressent pas du cinéma. Manon, 24 ans, et Valentine, 22 ans, vont en salle et cherchent des astuces pour payer moins cher sans connaître le festival. Chloé et Inès, 26 ans, privilégient quant à elles le streaming sauf pour les films « spectaculaires ». Michael, le biopic consacré à Michael Jackson, ou encore L’Odyssée reviennent parmi les films pour lesquels les jeunes interrogé.es se sont déplacé.es en salle.
Visible partout, remarqué par tous ?
Le manque de visibilité revient régulièrement dans les réponses. Aux Terreaux, Mélanie, 54 ans, dit avoir découvert le festival « par hasard » : « Ils font très peu de pub. » A proximité de l’Institut Lumière, Isabelle, 50 ans, fait le même constat : sans suivre particulièrement le cinéma, on peut facilement passer à côté. Le paradoxe est visible à Monplaisir : Lumière est partout, sur les bâtiments, dans la rue, et jusque dans le métro. Mais sa présence ne garantit manifestement pas qu’elle soit remarquée. Dans le jardin même de l’Institut, certain.es ignorent l’existence du festival.
Pour Mélanie, 54 ans, l’expérience est pourtant devenue un rendez-vous. Elle évoque la venue de Tim Burton en 2022 : « On paye 10 € et on voit Tim ! »
Aller au cinéma sans aller au festival
À La Duchère, Ophélie, 16 ans, illustre un autre rapport au « cinéma pour tous ». Elle fréquente les salles du centre-ville et bénéficie, grâce au Pass Région, de cinq places gratuites. Mais la programmation du festival ne l’intéresse pas assez. Si la séance du Festival attirent du monde au CinéDuchère, elle rappelle que celui-ci a déjà sa propre vie, avec ses séances et événements toute l’année. Un constat partagé par Mélanie, 42 ans, pharmacienne du quartier, pour qui le CinéDuchère a déjà su fidéliser son public.
La question dépasse donc celle du prix ou de la publicité. Abdel Rahman, 46 ans, connaît le festival sans le fréquenter et dit surtout y voir un public âgé. Face au slogan, il réagit : « Ils disent “pour tous”, mais c’est juste pour l’image. »
Ainsi, les rencontres effectuées dessinent un drôle de « tous ». Certain.es connaissent le festival sans y aller, d’autres le découvrent au détour d’une conversation. Et pendant ce temps, Suzanne a déjà choisi ses trois films.
