ENTRETIEN. Tourné au cœur de la guerre civile espagnole en 1938, censuré puis sauvé de la destruction, Espoir, Sierra de Teruel porte les traces d’un combat perdu. Près de 90 ans plus tard, le Festival Lumière propose de redécouvrir ce film d’André Malraux. À travers un entretien avec sa petite-fille, Cécile Malraux, retour sur l’histoire mouvementée de cette œuvre qui résonne encore aujourd’hui.

« C’est un film sur la guerre qui a été tourné pendant la guerre, sous les bombes et qui a connu un destin marqué par la guerre », raconte Cécile Malraux, petite-fille du réalisateur jointe au téléphone par l’Écornifleur.
Espoir, Sierra de Teruel, l’unique film réalisé par André Malraux, censuré à sa sortie en 1939 sous le gouvernement Daladier, revient aujourd’hui sur grand écran à l’occasion du Festival Lumière. Deux séances sont programmées le jeudi 15 octobre et le vendredi 16 octobre 2026.
« La guerre d’Espagne, c’était déjà notre guerre. » Commencement inhabituel, Espoir, Sierra de Teruel ne plonge pas immédiatement dans son récit. Le film s’ouvre sur une séquence ajoutée en 1945, plusieurs années après le tournage : Maurice Schumann, porte-parole de la France combattante, est assis derrière un bureau, face à la caméra, et s’adresse directement au spectateur. Il poursuit : « Le film n’a point changé, mais le recul des années terribles lui donne l’accent des prophètes de l’écriture. » Par ces mots, Schumann souligne la portée prémonitoire d’une œuvre tournée quelques années plus tôt, pendant la guerre civile espagnole, alors que l’Europe est sur le point de basculer dans un nouveau conflit.
Une œuvre cinématographique née sous les bombes
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Alors que la guerre oppose républicains et franquistes, un film se prépare en plein conflit, entre Barcelone, Montjuïc ou encore Tarragone. Les scènes sont tournées au milieu des bombardements, dans un contexte où la guerre s’immisce sur le tournage.
Engagé aux côtés des républicains espagnols, André Malraux signe avec Espoir, Sierra de Teruel son unique réalisation cinématographique. « Il comprend qu’il va falloir faire un film parce que c’est la dernière chance d’alerter les opinions en Occident, en faisant un film qui sera plus parlant et plus puissant qu’un livre », raconte Cécile Malraux qui préside la Commission nationale pour le cinquantenaire de la disparition d’André Malraux.
Le film raconte la lutte collective des républicains face à l’avancée franquiste. « C’est un film qu’on peut qualifier de document de propagande mais c’est aussi un vrai travail cinématographique », ajoute Cécile Malraux.
Pensé comme un message d’espoir, le film est rattrapé par la défaite des républicains. Le tournage, interrompu par la guerre, s’achève finalement en juillet 1939, quelques mois après la victoire des franquistes.
De la censure au sauvetage d’une œuvre
Lorsque le tournage s’achève, le film ne peut pas être diffusé. Sa sortie, prévue en France en 1939, est interdite par le gouvernement Daladier. En Espagne, le régime franquiste le censure à son tour.
Quelques années plus tard, sous l’Occupation, le film est de nouveau menacé : les nazis tentent de détruire la copie conservée à la Cinémathèque. Mais une confusion entre les boîtes de pellicule permet à une copie de Sierra de Teruel d’échapper à la destruction : elle se trouve par erreur dans une boîte portant l’étiquette Drôle de drame (1937), de Marcel Carné.
Une copie avait entre-temps été envoyée aux États-Unis par le réalisateur, par peur de voir son film détruit à jamais et que son message ne soit jamais transmis. Confiée au consulat américain de Marseille, la pellicule parvient finalement à Washington, où elle est mise à l’abri.
Il faut attendre 1945 pour que le film soit projeté à Paris. Remontée après la guerre, cette version est précédée d’une introduction de Maurice Schumann. Deux versions coexistent aujourd’hui : celle de 1945 et celle de 1939, récemment restaurée par le CNC.
Un film qui résonne encore aujourd’hui
Près de 90 ans après le début de la guerre civile espagnole, Espoir, Sierra de Teruel sera projeté sur grand écran à l’occasion du Festival Lumière. Une redécouverte qui prend une résonance particulière. « Nous vivons aujourd’hui un retour des fascistes en Europe, en Occident, et ce film nous rappelle à quel point la défense de la liberté est cruciale », estime Cécile Malraux.
Achevé alors que la cause républicaine est perdue, le film porte un paradoxe : «C’est un film qui était un message d’espoir de lutte pour la liberté, mais qui est devenu un témoignage de désespoir car le combat n’a pas été gagné », analyse Cécile Malraux.
Pour elle, qui assistera à la projection des deux séances : « c’est important de ne pas laisser tomber les causes pour les libertés, sinon on aurait à le payer très cher. »
Un avertissement qui trouve écho dans les mots de Schumann, en introduction du film : « Regardez Teruel et reconnaissez Paris. »
Jeudi 15 octobre 2026 à 16 h – Projection d’ Espoir, Sierra de Teruel, d’André Malraux, à Lumière Terreaux, en présence de Céline Malraux et Laurence Hagège, à l’occasion du cinquantenaire de la disparition d’André Malraux.
Vendredi 16 octobre 2026 à 9 h 30 – Projection d’ Espoir, Sierra de Teruel, d’André Malraux, à l’Institut Lumière (Villa Lumière), en présence de Céline Malraux et Laurence Hagège, à l’occasion du cinquantenaire de la disparition d’André Malraux.
