Vendredi 18 octobre, à l’Institut Lumière, seront projetés deux documentaires signés Julia et Clara Kuperberg, deux sœurs qui analysent la production hollywoodienne à la lumière des enjeux de société contemporains. « L’ennemi japonais à Hollywood », dernier documentaire en date de ces réalisatrices engagées, dénonce le traitement qui a été fait des Japonais par le cinéma américain. L’occasion également de revenir sur les liens qu’entretiennent cinéma et société aux Etats-Unis, les débats et les polémiques que cela génère là-bas mais aussi ici. Clara et Julia Kuperberg ont répondu aux questions de L’Ecornifleur.

Clara (gauche) et Julia (droite) Kuperberg
© Wichita Films

En quoi la représentation des Japonais dans le cinéma américain pose-t-elle problème ?

Clara et Julia Kuperberg :  Dans le documentaire, Tamly Tomita, actrice américaine d’origine japonaise dénonce par exemple la représentation des Geishas dont les Occidentaux ont toujours eu une représentation faussée et raciste en en faisant systématiquement une prostituée alors que la réalité est plus compliquée. Elle souligne aussi qu’Hollywood a presque toujours caricaturé les Japonais en employant des faux accents… qui n’existaient même pas au Japon. Il y a encore des gens pour trouver cela amusant alors que ça ne l’est pas.

Vous révélez dans le documentaire qu’aux Etats-Unis, il était courant de faire jouer des personnages japonais à des acteurs mexicains : cela veut-il dire que tout ce qui n’est pas Américain est identique à Hollywood ?

Il faut appeler les choses par leur nom : c’est du racisme. Les Mexicains jouaient aussi des Indiens par exemple. C’était une pratique répandue et il est heureux que l’on ne puisse plus le faire aujourd’hui.

Vous dénoncez aussi la pratique du « blackface » (action de se grimer le visage en noir) et du « yellowface » (en jaune) … Est-ce une problématique exclusivement américaine ?

Dans le cinéma américain en tout cas, la pratique du « blackface » est très présente. Et ce depuis le début : le tout premier film parlant Le Chanteur de jazz est un film où il n’y a pratiquement que des « blackface ». C’est le cas de l’acteur principal du film, Al Johnson qui a été un artiste de music-hall très populaire aux Etats-Unis jusqu’à sa mort en 1950. Quant au « yellow face » même un acteur de grand talent comme Marlon Brando s’y est prêté comme lorsqu’il joue le rôle de Sakini dans Une petite maison de thé.

Marlon Brando en Sakini dans Une petite maison de thé
© Wichita Films

Comment expliquer cet « impérialisme culturel » (Roger McBride) du cinéma américain ?

Le cinéma américain est un cinéma de studio et non un cinéma d’auteur comme le cinéma français, et qui n’a pas la même ampleur. C’est un cinéma de propagande et en même temps le reflet de la société, comme on le voit rarement dans d’autres cinémas. Ce n’est pas contradictoire mais complémentaire : l’un va avec l’autre.

Les lignes sont-elles en train de bouger aux Etats-Unis ?

Avec le développement de réseaux et d’une communication qui ne sont pas contrôlés par les studios et les médias, les choses sont effectivement en train de changer. Il y a des voix qui s’élèvent. C’est ce qui s’est passé avec le film Hellboy dans lequel le rôle d’un Asiatique avait initialement été attribué à un acteur blanc, Ed Skrein. Le tollé a été tel qu’il a finalement renoncé à jouer le rôle. Ghost in the Shell ou Doctor Strange (dont les héros sont respectivement japonais et tibétains à l’origine) ont suscité des polémiques similaires sans toutefois modifier le casting.
Ce sont des sujets en plein dans l’actualité aux Etats-Unis contrairement à la France où il y a une hypocrisie sur ces sujets, du mal à en parler. Il ne s’agit pas de ne plus regarder ces films, ni de ne plus les aimer mais de les regarder avec un œil critique.

Si la France est en retard, qui alors est en avance ?

Ce sont les plateformes qui ont changé la mise. Quand Netflix fait des séries uniquement avec des Asiatiques, avec des Noirs ou des personnes LGBT… le cinéma reprend la cadence. La comédie Crazy Rich Asians qui a fait un carton aux Etats-Unis n’a pas été bien accueillie en France où beaucoup ont critiqué son communautarisme. Le problème est là et il y a encore du chemin. Beaucoup sont fatigués de toujours voir la même chose à Hollywood, c’est-à-dire un point de vue blanc, masculin et hétérosexuel. Contrairement à ce que l’on entend ces films ne sont pas uniquement communautaires et peuvent toucher un public plus large.

Peut-on faire jouer un personnage d’une certaine couleur de peau à un acteur qui n’aurait pas la même couleur si cela est fait sans stéréotype ? En admettant par exemple que Scarlett Johansson ait joué dans Ghost in the shell un personnage qui pense et agisse comme un Japonais ? (Ndlr : le film est une adaptation d’un manga originaire du Japon)

Non je ne crois pas. Cela s’apparenterait à du racisme.

Le film est riche en documents d’époque. Comment avez-vous obtenu ces très belles images inconnues du grand public ?

A l’époque (en 2016) plusieurs articles du New York Times avaient fait le parallèle entre les camps d’internement des Japonais pendant la guerre et ce que faisait Trump avec ses camps pour les migrants et les Mexicains. C’est en tournant un documentaire sur les espions à Hollywood que nous sommes tombées par hasard sur ces images parfaitement conservées.

Théophile Blondy-Dupraz

L’ennemi japonais à Hollywood, à 16 h à l’Institut Lumière vendredi 18 octobre
© Wichita Films