PORTRAIT. Elle est la première femme à avoir réalisé trois longs métrages au Brésil, et l’une des cinéastes les plus oubliées de l’histoire du cinéma sud-américain. À l’occasion de la projection de L’Ivrogne (1946) au Festival Lumière 2026, retour sur son œuvre avec Laurine Labourier, critique et historienne du cinéma queer et expérimentale, et Lucilene Pizoquero, professeure-chercheuse à l’Académie internationale du cinéma de São Paulo.

Une nuit à São Lourenço, un air de violon emplit la nuit. Dans la pénombre, une jeune actrice vient de composer la valse-titre du film où elle apparaît, Bonequinha de Seda (1936). Dix ans plus tard, cette même femme consacre un film à la chanson populaire de son mari : L’Ivrogne (1946). Pour Lucilene Pizoquero, pas de doute : « C’est le besoin de transformer la chanson O Ébrio (1935), grand succès de son mari, Vicente Celestino, en pièce de théâtre qui l’a motivée à devenir réalisatrice ».
L’Ivrogne : le phénomène
Adhemar Gonzaga, le directeur de la Cinédia, lui propose de diriger une adaptation cinématographique de la pièce qu’elle avait elle-même tirée de la chanson en 1941. L’histoire raconte le destin de Gilberto Silva, médecin trahi par sa femme, ruiné, qui sombre dans l’alcool et mendie.
Gilda de Abreu tourne dans des conditions difficiles. Son autorité est constamment remise en question par une équipe masculine, et les critiques lui reprochent des défauts de montage et de narration – sans savoir qu’elle avait dû couper trente à quarante minutes pour répondre aux exigences des exploitants. Si L’Ivrogne ne séduit pas la bourgeoisie de Rio, il enflamme les quartiers populaires de la Zona Norte : au total, entre huit et douze millions de spectateurs le visionnent les cinq premières années.
Après L’Ivrogne, Gilda produit Pinguinho de gente (1949), Coração materno (1951) et son ultime court métrage, Canção de amor (1977). Elle meurt en 1979.
« Pionnière » : ce que le mot efface
Peut-on la qualifier de pionnière ? Laurine Labourier tranche la question : « Le terme “pionnière” risque d’invisibiliser celles qui étaient là avant, et de mettre un poids sur les épaules de celles qui viennent après ». En effet, Gilda de Abreu est la première femme à avoir réalisé trois longs métrages au Brésil, à avoir été engagée sous contrat par un grand studio et à avoir réalisé un film sonore. Cependant, deux réalisatrices brésiliennes l’ont précédée, dont l’œuvre, rappelle Lucilene Pizoquero, est souvent oubliée. Il s’agit de Cléo de Verberena et de Carmen Santos, qui ont respectivement réalisé O mistério do dominó preto (1931) et Inconfidência mineira (1947).
Être brillante sans être une pionnière est, dans cette logique, moins vendable – mais c’est ce label qui permet aux programmateur.ices de l’afficher.
Un token et une œuvre difficile d’accès
Dans un festival qui programme massivement des films d’hommes, la rubrique Histoire permanente des femmes cinéastes crée un malaise – les films de femmes sont dans une petite case, les films d’hommes sont nommés. « C’est un token et du pink washing » déclare Laurine Labourier sans détour.
Le problème est aussi matériel. L’Ivrogne a été restauré pour son cinquantenaire et est accessible sur Itaú Cultural Play – mais en dehors de cette plateforme, le trouver relève du parcours du combattant : les copies sans sous-titres sur YouTube ou Internet Archive sont inaccessibles pour les non lusophones. Pour les deux autres longs métrages, c’est pire : la pellicule de Pinguinho de gente a été ravagée par les inondations de la Cinédia en 1996, et « la copie de Coração materno, mal conservée, est inexploitable en salle » selon Lucilene Pizoquero. « Ces films de femmes sont importants – il faut mettre le budget, décider qui on va restaurer, qui on va sous-titrer. » estime Laurine Labourier. Avant de relever « Ça ne peut pas être uniquement un travail militant. »
L’Ivrogne (O ébrio, 1946) est projeté au Festival Lumière le lundi 12 octobre à 14h30 (Lumière Terreaux) et le mardi 13 octobre à 9h00 (Institut Lumière — Villa Lumière) et 9h15 (Institut Lumière — Villa Lumière), en présence d’Hernani Heffner, conservateur de la Cinemateca do MAM de Rio de Janeiro.
Biographie
Gilda de Abreu naît le 23 septembre 1904 à Paris d’un père médecin et d’une mère chanteuse lyrique. Elle part à Rio dix ans plus tard et évolue dans un milieu cultivé et bourgeois. De sa mère, elle hérite la voix et la vocation et se forme à l’Institut national de musique. Lucilene Pizoquero estime que sa nature « transgressive » la pousse dans un chemin inattendu pour une femme de son milieu : le théâtre populaire.
Ainsi, en 1933, Gilda fait ses débuts dans l’opérette A canção brasileira aux côtés de Vicente Celestino. Ils se marient la même année et leur union, aussi artistique, durera jusqu’à la mort de Vicente. Gilda de Abreu rejoint d’abord la compagnie des frères Celestino, puis fonde avec lui leur propre entreprise, avec laquelle elle écrit des pièces (Aleluia, a cigana, 1939 ; Olhos de veludo et A mestiça, 1944), scénarios, romans et radionovelas pour la Rádio Nacional. C’est dans Bonequinha de seda (Oduvaldo Vianna, 1936) qu’elle fait ses débuts à l’écran – et y reste.
