ENTRETIEN. Le 11 mai dernier, en plein Festival de Cannes, paraissait dans Libération la tribune Zapper Bolloré contre la prise de contrôle du cinéma par le milliardaire propriétaire de Canal+ depuis 2015. Alors que s’ouvre samedi le Festival Lumière à Lyon, Raphaël Garrigos, cofondateur des Jours, revient sur l’emprise culturelle de Vincent Bolloré, dans une un interview pour l’Écornifleur.

L’engagement de Canal+ de financer de manière pluraliste les films est remis en question par la gouvernance de Vincent Bolloré © Digital-News.it

« Ce qui est particulier avec le cinéma, c’est une extrême pudeur. Il dépend énormément et directement de Canal. » Raphaël Garrigos sait de quoi il parle. Cofondateur avec Isabelle Roberts du média Les Jours, l’indépendance plus que fragile du cinéma fait partie de leurs obsessions : un sujet qu’ils vont « prendre et ne plus lâcher », à travers 258 articles et une enquête au titre éloquent, L’Empire. Comment Vincent Bolloré a mangé Canal+, publiée en 2016.

« La terreur fait bouger les gens »

Ce samedi s’ouvre l’édition 2026 du Festival Lumière lyonnais, un rendez-vous cinéma plus authentique et moins “bling bling” que Cannes. Planent dans l’air des interrogations soulevées depuis mai dernier. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. » Le 11 mai 2026, le collectif Zapper Bolloré et plus de 600 professionnel.le.s du cinéma, dont Swann Arlaud et Juliette Binoche, poussaient dans Libération un cri d’alerte sur la prise de contrôle du 7e art par Vincent Bolloré.

La réponse de Canal+ ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, le directeur général de la chaîne, Maxime Saada, annonce suspendre toute collaboration avec les signataires de la tribune. « Maxime Saada réagit comme Vincent Bolloré l’a fait au fil de chacune des crises qu’il a rencontrées : pression et chantage », explique Raphaël Garrigos. « La pétition a fait mal à Canal+. Cette décision n’est pas un coup de sang de Saada. C’est une méthode. »

La méthode Bolloré, Raphaël Garrigos la connaît bien : l’humiliation, la peur, la menace. « Il y a cette phrase qu’il dit depuis le début qui est le marqueur de son idéologie : “La terreur fait bouger les gens”, souligne Garrigos. Le premier mérite qu’il attribue à ses collaborateurs, c’est la fidélité. Tous les dirigeants de l’empire Bolloré n’auraient jamais eu le poste sans lui. Ils lui doivent tout et lui obéissent au doigt et à l’œil. Ça fait un groupe bien tenu. »

Aux Jours, on revendique un journalisme qui donne de la mémoire à l’actualité. Celle de la violence de l’actionnaire incluse. « Il fait toujours la même chose : il met un épouvantail quelque part qui oblige les gens à partir, décrit Raphaël Garrigos. À i-Télé [ancêtre de CNews, ndlr], il met Jean-Marc Morandini, la rédaction refuse et se met en grève. Mais Bolloré préfère sacrifier une rédaction plutôt que Morandini ».

 

Vincent Bolloré devient en 2013 le premier actionnaire de Vivendi géant français spécialisé dans la production de contenus et le divertissement, avant d’entrer en juin 2014 à la tête du conseil de surveillance. © Digital-News.it

« Personne ne se risquerait à produire un film sur Vincent Bolloré »

À l’origine de cet empire, on trouve l’intégration verticale. C’est le nom de la stratégie théorisée par Vincent Bolloré, dans un but bien précis : créer une chaîne de production de marques toutes possédées par Canal+. « Ils n’ont jamais réussi économiquement l’intégration verticale, mais avec l’idéologie oui, explique Garrigos. Dès qu’une campagne est lancée sur CNews, elle se décline dans l’ensemble des médias. » La collusion créée forme un écho culturel très puissant : « On ne peut pas s’empêcher de se dire, quand on est un cinéaste ou un acteur qui va aux Césars, que l’argent qui fait les Césars est aussi celui qui paye Pascal Praud », insiste Garrigos.

À sa méthode de management brutale, le milliardaire revendique à présent une véritable guerre idéologique et culturelle. Même s’il remonte à avril dernier, la maison d’édition Grasset garde un souvenir vif du limogeage brutal de son PDG Olivier Nora par Vincent Bolloré lui-même. « On a vu à chaque fois la même chose à i-Télé, au JDD, chez Grasset… D’un seul coup tous ceux qui sont partis ont découvert ce que faisait Vincent Bolloré. Pour la première fois, dans le cinéma, il y a cette pétition qui dit “Attention, il va nous arriver un truc” ».

Depuis Zapper Bolloré, des voix supplémentaires se sont élevées. Une pétition, signée le 2 octobre par plus de 150 personnalités dont Agnès Jaoui, Sophie Binet et Lilian Thuram dénonce les attaques “immondes” subies par Kylian Mbappé et Teddy Riner, entre autres, qui ont publiquement pris parti contre l’extrême-droite. Lors de la sortie du film de Jeanne Herry Garance dans lequel Adèle Exarchopoulos porte le rôle principal, l’actrice affirme qu’elle fera « tout pour faire barrage au RN » (Rassemblement National).

L’offensive médiatique ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, Pascal Praud, animateur sur CNews, chaîne détenue par Vincent Bolloré, a annoncé faire un point « chaque matin » dans sa revue de presse sur les artistes positionnés contre le parti d’extrême-droite, qu’il a accusés d’avoir « des têtes comme des compteurs à gaz ».

L’investissement d’un milliard d’euros annoncé par Canal+ sur cinq ans dans les films français décuple les craintes. Mardi 29 septembre, plusieurs organisations du cinéma ont accusé les salles UGC de déprogrammer le documentaire sur la satire politique Fini de rire ! réalisé par Matéo Larroque, Clara Menais et Mila Branco, sorti en salle le 23 septembre. « Cette situation confirme nos craintes d’un rétrécissement de la liberté de programmation, et fait peser sur l’accès des films aux salles un risque politique inquiétant » ont déclaré dans un communiqué 13 organisations, dont la Société des réalisateurs de films (SRF). « L’auto-censure est pire que la censure, s’inquiète Garrigos. Le risque, au fond, ce sont surtout les films qu’on n’aura pas » . Et le journaliste de pointer : « Personne ne se risquerait à produire un film sur Vincent Bolloré. »

L’Empire Bolloré en chiffres

  • Une fortune tentaculaire : 10,3 milliards de dollars, 11e française en 2025 selon le magazine américain Forbes
  • Canal+ premier diffuseur français : 155,6 millions d’euros investis en 2025 selon le CNC
  • UGC : 3e exploitant français avec 48 salles et 510 écrans
  • Rachat du capital d’UGC à 34% en octobre 2025
  • 2028 : date visée par Canal+ du rachat total d’UGC
  • Des félins larmoyants dessinés sur des affiches pour alerter sur leur disparition, voilà ce qui l’animait déjà dans son enfance. Les petits journaux humoristiques qu’elle concevait pour son grand-père avec des montages parfois frauduleux l’initient à la presse écrite. Son humour et sa conscience environnementale sont aujourd’hui les boussoles de son journalisme.

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