
À l’occasion de la sortie de La Nouvelle Vague de Richard Linklater et l’aune des 65 ans d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, échange avec Geneviève Sellier, pour qui l’époque mythique, quasi-mystique, de la cinéphilie française cache un système de reproduction sexiste et misogyne.
« La fameuse politique des auteurs est sans doute la plus grande supercherie de l’histoire du cinéma ! » Geneviève Sellier, professeure émérite en études de genre appliquées à la cinématographie, à l’université Bordeaux Montaigne, brise l’omerta du « culte de l’auteur », marque de fabrique du courant cinématographique de la Nouvelle Vague des années 1950-1960 à l’origine du cinéma d’auteur français.
La politique des auteurs, selon Geneviève Sellier, remonte à l’époque des « mauvaises graines » des Cahiers du cinéma, entre autres, Truffaut, Godard, Rivette, Rohmer ou encore Chabrol. La politique des auteurs, c’est-à-dire la prévalence absolue du réalisateur dans le processus créatif au cinéma, renvoie à l’idée d’un génie créatif intouchable : « Elle consiste à considérer que la dimension artistique d’un film réside exclusivement dans sa mise en scène au sens formel. » Pour le cinéma d’auteur : « Le film est censé avoir un auteur unique, maîtrisant l’ensemble du processus de création, depuis l’écriture du scénario jusqu’au montage. » Pour Geneviève Sellier : « L’art implique la collaboration de dizaines d’autres métiers, dans le cas contraire, le processus créatif cinématographique n’existe pas. »
Pour Jean-Luc Godard : « Tout ce qu’il faut pour faire un film, c’est une fille et un flingue ». Mais alors, comment les représentations filmiques de la féminité dans La Nouvelle Vague reflètent-t-elles un rapport de domination masculine ?
« La Nouvelle Vague reconfigure la misogynie sur des bases plus modernes »
La Nouvelle Vague est en proie à une « amnésie culturelle », selon Geneviève Sellier. Le chapitre incontournable de la cinéphilie française, ou « exception culturelle à la française », reflète un système de reproduction des violences sexistes et sexuelles au cœur des représentations filmiques. La « fétichisation » de la Nouvelle Vague, pour reprendre ses mots, est le reflet d’une époque marquée par la scénarisation de la misogynie : « La Nouvelle Vague reconfigure la misogynie sur des bases plus modernes », précise-t-elle.
La Nouvelle Vague émerge dans une toile de fond teintée de misogynie dans les années 1950-1960, et ne fait pas exception à l’état de la société française de l’époque. C’est donc une domination masculine maquillée, voire masquée ! Pire encore, la Nouvelle Vague met hors champ le monde social au profit d’un « cinéma de l’intime », éloigné de la sacro-sainte maîtrise du genre, caractéristique du style classique : « La Nouvelle Vague, c’est une nouvelle façon de faire du cinéma, plus personnelle, plus libre », clarifie Geneviève Sellier. « Le cinéma fait par des hommes est un cinéma artistique mais confidentiel. » Un constat à l’image de l’ère de la Nouvelle Vague.
La caractéristique de la Nouvelle Vague est si simple qu’elle en devient caricaturale : tous les jeunes cinéastes sont des hommes. Seule Agnès Varda fait exception, érigée en symbole d’inclusivité de l’époque, n’en demeure pas moins minimisée par Les Cahiers du cinéma.
« C’est un cinéma à la première personne du singulier moderne »
La posture du génie solitaire, favorisée par la politique des auteurs, ou encore le culte de l’auteur, raconte les histoires amoureuses torturées, souvent autobiographiques et fantasmées, de l’auteur lui-même à la première personne du singulier : « C’est une solitude orgueilleuse qui caractérise le héros masculin de la Nouvelle Vague. » Jean-Luc Godard conte le récit centré d’un jeune bandit érigé au premier-plan, incarné par Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle : « C’est un cinéma à la première personne du singulier moderne », pour Geneviève Sellier.
Les contes de fées dépeints sont ceux d’hommes vulnérables et sensibles, à l’inverse de femmes dessinées et construites comme des menaces pour le génie créateur : « À bout de souffle développe un discours ambivalent sur les femmes. Leur aspiration à l’autonomie les rend fascinantes autant que menaçantes. » La représentation des femmes est simple : des muses inspiratrices, jolies comme des poupées, mais dangereuses pour la liberté créatrice du génie masculin. Jean Seberg dans À bout de souffle est une journaliste en devenir qui entretient une liaison avec Jean-Paul Belmondo, un mauvais garçon, dont elle entrave le parcours professionnel.
La reconfiguration de la misogynie mise en lumière par la Nouvelle Vague fait des femmes des objets du désir masculin. La focale posée sur les femmes de l’époque transite d’un regard patriarcal à un regard quasi masculiniste. « Elle est l’objet du regard fétichiste du réalisateur, mais jamais le sujet actif et conscient de son histoire », affirme Geneviève Sellier. Les jeux de caméra qui construisent le champ sont évocateurs dans À bout de souffle de Jean-Luc Godard : Jean-Paul Belmondo en plan rapproché, voire en gros plan, a contrario de Jean Seberg, en plongée, le témoignage d’une domination évidente à travers les lunettes cinématographiques. Geneviève Sellier souligne : « Le prototype féminin dans le cinéma de Godard est une femme-enfant androgyne, une image davantage qu’un sujet. » Chez Jean-Luc Godard, impossible d’énumérer les plans travelling en mouvement sur le corps de Jean Seberg.
Les liens étroits et réciproques entre monde social et sphère cinématographique sont évidents, d’où la responsabilité artistique des auteurs. « Le cinéma participe à la construction des normes sexuées. Il fabrique le genre », conclut Geneviève Sellier.
