À la différence de Paris, Marseille ou Bruxelles qui sont des places fortes du rap francophone, entre Lyon et le rap, le mariage met du temps à être célébré. Portée par ses premiers succès, une nouvelle génération de rappeurs tente de défaire la réputation de « ville maudite » du hip-hop.

« Lyon, c’est la seule ville où y a pas d’rappeurs célèbres. » En 2001, dans le morceau Lyon, le rappeur Casus Belli dressait un constat amer sur la place de la ville dans le rap francophone. Même si des groupes comme IPM ou L’Animalerie ont donné dès les années 90 ses premières lettres de noblesse au rap lyonnais, cette scène est restée underground. Musicalement, Lyon est surtout connue comme un haut lieu de la funk et de la musique électronique.
En février 2025, dans le classement mensuel des cent morceaux de rap francophone les plus écoutés sur Spotify, il n’y a toujours pas l’ombre d’un Lyonnais. Et pourtant, en un sens, tout a changé. Des artistes de renommée nationale, comme Sasso ou L’Allemand ont émergé. Pour cette nouvelle génération, l’idée d’une « ville maudite » semble dépassée.
Un premier tournant peut être identifié aux alentours de 2017, avec l’arrivée du groupe Lyonzon et de rappeurs comme La Famax ou menace Santana. C’est aussi à ce moment que le rappeur du 5e arrondissement, ZeGuerre, se fait connaître avec un freestyle très remarqué dans l’émission « Rentre dans le cercle » de Fianso.
Les premiers succès du rap lyonnais
Selon Majin Nuh, ingénieur du son à Studio Elite, si cette génération n’a pas eu tout le succès attendu, elle a été précurseur : « À ce moment on y a tous cru. Mais même s’ils n’ont pas forcément transformé l’essai, ils ont pavé le chemin pour un autre. » Cet autre aura été Sasso, qui a officiellement brisé le plafond de verre de la ville en 2021 en ramenant le premier disque d’or du rap à Lyon avec le titre J’picole. Le single est depuis devenu disque de diamant, avec plus de 50 millions d’écoutes en streaming.
Pour Jules Fontanelle, le coordinateur du label Gars sûrs municipaux, qui produit notamment le rappeur de la Croix-Rousse Okis : « Maintenant, on a des modèles. Même si on n’est pas catégorisé pareil que Sasso ou L’Allemand, on sait que c’est possible. »
« Une période de structuration »
« Je pense qu’on est dans une période de structuration qui découle naturellement à la suite d’un pic d’activité », explique Opaphilo, créateur de contenu sur le rap et lyonnais d’origine. Lyon a toujours eu des rappeurs, mais pour qu’ils puissent parler à une large audience, il faut construire une véritable culture, un écosystème du rap. Pour cela, il y a des facteurs matériels comme des studios, des labels, des structures et d’autres plus immatériels comme la fameuse « mentalité lyonnaise », réputée fermée et intransigeante.
Côté studio, Majin Nuh raconte : « Dans les années 2010, les rappeurs enregistraient dans des studios rock. » OrpiK, ouvert en 2013 est le premier consacré entièrement au rap. « Dans les autres studios, on sentait qu’on n’était pas compris. Avec OrpiK, ils ont voulu faire un truc qui nous ressemble et ça a lancé une dynamique. », ajoute « l’ingé-son » dont le studio a ouvert il y a un an. Aujourd’hui, il y en a près d’une dizaine à Lyon.

Du point de vue des labels, deux grandes écuries se sont montées : Constellation autour de Sasso et Sixnueve autour de L’Allemand. Dans les structures, il faut aussi prendre en compte les organisateurs de concerts. À ce niveau, la société High-Lo a eu un rôle important. Jules Fontanelle, qui avant d’être manager d’Okis, était à la tête de l’association Fils de Pentes, organisatrice d’évènements rap, affirme que High-Lo a entraîné un changement majeur dans la ville : « En 2012-2013, il y avait cinq concerts par an. Aujourd’hui, tu peux voir des concerts tous les jours, du plus mainstream au plus underground. » Selon lui, cela a aidé à « désenclaver » Lyon.
Des institutions municipales, comme le Bizarre ! à Vénissieux, permettent aussi aux artistes d’être accompagnés dans leur professionnalisation sur les plans artistiques, techniques et administratifs. La salle de concert propose le programme « Plan B », véritable incubateur de talents au sein duquel sont passés Okis, James Loup ou Lazuli, qui sont chacun identifiés dans la scène underground.
Ce mouvement s’inscrit dans l’évolution nationale du rap, qui est devenu le genre musical le plus populaire en France et dont la digitalisation de l’industrie n’a fait qu’amplifier le phénomène. « Les infrastructures sont une partie de la réponse, mais je pense que la vraie aubaine pour Lyon, c’est les réseaux sociaux et la simplification de la distribution de la musique », argumente Opaphilo.
La digitalisation rabat les cartes du rap game
Un constat partagé par Jules Fontanelle : « Avant, il fallait être de partout pour avoir la chance de tirer son épingle du jeu. » Aujourd’hui, la digitalisation permet à n’importe qui d’acquérir une première notoriété. « Les jeunes arrivent mieux à s’organiser et à communiquer », surenchérit Majin Nuh. Pour preuve, sur TikTok, Sasso cumule plus de 200 000 abonnés.
Les modalités du succès évoluent également dans le rap. Certains parlent d’une « nichisation » avec la disparition du modèle des stars d’envergure globale tels Soprano ou Gims et la diversification des audiences. Manager d’Okis, mais aussi de Matox et Rowtag, Jules Fontanelle en a bien conscience : « Une fois que tu as 10 000 personnes qui t’écoutent régulièrement, tu peux faire carrière. »
Si des figures émergent, la scène de Lyon reste encore confidentielle. Certes, certains artistes d’origine lyonnaise comme Lala &ce ou So La Lune sont en vogue, mais leur carrière ne s’est pas construite dans la ville.
Majin Nuh observe qu’il y a plusieurs scènes de rap lyonnais, et que les liens entre elles manquent. On peut distinguer une « rive gauche » du Rhône avec les rappeurs du centre, plus underground et une « rive droite » comprenant les banlieues lyonnaises, plus inspirées esthétiquement par un rap marseillais à la Jul. « Un son lyonnais est dur à identifier, mais on a une empreinte commune dans notre énergie, notre façon de parler et notre attitude », ajoute-t-il. Travaillant autant avec des artistes d’une rive et de l’autre, il dit préparer des projets pour « fédérer et faire unité ». Ils partagent tous une envie, celle faire briller la ville. Dans les mots d’Okis : « Cette ville c’est mon plan d’carrière. »
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