Dans les rues lyonnaises, des dizaines de librairies, bars et auberges ont adopté un mode de gestion coopératif et autogéré : des lieux où les décisions se prennent collectivement, loin des modèles hiérarchiques classiques. La rue Sébastien Gryphe (Lyon 7e) accueille cinq de ces structures. L’Écornifleur pousse leur porte pour rencontrer salariés et bénévoles. 

« Coopérative autogérée », annonce la façade du bar-restaurant Le Court-Circuit, où les clients profitent d’une terrasse animée donnant sur la place Mazagran. Ce lieu s’inscrit dans un écosystème coopératif bien ancré au cœur de la rue Sébastien Gryphe. 

Fondée en 1978, la librairie libertaire La Gryffe offre une sélection d’ouvrages en soutien aux « luttes pour la liberté et l’égalité ». Non loin de là, La Boulangerie du Prado héberge des résidents, bénévoles et artistes venus de tous horizons. L’auberge coopérative Le Flâneur invite, elle, ses voyageurs à des soirées conviviales, tandis que L’Amicale du Futur mêle cantine abordable, concerts et expositions. « Au-delà du côté festif, ce sont des lieux de culture et d’ouverture à l’autre », observe Lola, étudiante du quartier.

Pour une « démocratie des concernés »

Les sociétés coopératives et participatives (SCOP) embauchent des salariés, tandis que les associations font appel à des bénévoles. Dans la rue, Le Flâneur est géré par six associés, tandis que Le Court-Circuit fonctionne avec dix salariés, qui deviennent ensuite associés. La Gryffe, L’Amicale du Futur et La Boulangerie du Prado sont des associations qui reposent sur l’engagement d’une dizaine à une vingtaine de bénévoles ou militants, un terme privilégié par les engagés de La Gryffe.

« Ces structures développent un modèle basé sur l’équité, le refus des rapports de domination, le partage de la propriété et la mise en place de la coopération dans le travail », explique Baptiste Mylondo, enseignant et auteur de l’ouvrage Travailler sans patron, coécrit avec Simon Cottin-Marx. L’enseignant parle de « démocratie des concernés », un modèle au sein duquel toutes les personnes affectées par une décision disposent d’un pouvoir de participation. Si les structures de la rue Sébastien Gryphe partagent cette même philosophie, chacune fonctionne de manière singulière.

Contre la tyrannie de la majorité : le consensus

Les réunions, hebdomadaires ou bimensuelles, sont un pilier du système. Organisées par toutes les structures, elles permettent de répartir les tâches et les plannings. Outre les problématiques logistiques, les militants de La Gryffe se réunissent lors d’assemblées générales consacrées aux orientations politiques, explique un militant engagé depuis 1995.  

Plutôt qu’un vote à la majorité, les structures cherchent le consensus. Diane, salariée du Court-Circuit depuis huit ans, explique : « Ceux qui sont contre s’expriment, on prend le temps nécessaire pour adopter une décision qui respecte la volonté de tous. » Un point de vue partagé par les bénévoles de L’Amicale du Futur, qui ajoutent : « La prise de décision devient fluide mais les discussions peuvent prendre du temps. » À La Boulangerie du Prado, si le vote majoritaire s’impose une fois par an lors du conseil d’administration, le consensus l’emporte lors des réunions entre résidents. « Les personnes qui animent le lieu ont leur mot à dire », raconte Simon, bénévole de l’association. 

« Le maître-mot, c’est la coopération » 

Chaque membre doit assumer plusieurs rôles. « Il faut que tout le monde sache tout faire », souligne Diane. Les salariés du Court-Circuit alternent tous les un ou deux ans entre les pôles de gestion de la vie du lieu, comptabilité et ressources humaines. Les tâches ingrates ne sont pas laissées de côté : chaque salarié doit s’occuper du ménage et fermer le bar une fois par semaine. 

Certaines compétences sont plus difficiles à mutualiser. « La comptabilité est le pôle qui tourne le moins, car la confiance doit s’installer », confie Simon. « Il y en a souvent un qui devient plus professionnel que les autres », regrette un militant de La Gryffe. Pour ces tâches, la formation interne est une solution. L’Amicale du Futur a développé un système de parrainage : une personne qualifiée forme deux bénévoles, qui transmettent à leur tour leur savoir. « Il y a tout de même une hiérarchie sociale d’expérience, de la verticalité dans l’horizontalité », observe un salarié de l’auberge, où l’accueil journalier exige que « chacun trouve une spécialité ».

@ Illustration par Philippe Boissier

Les défis d’une organisation horizontale 

« Dans un modèle hiérarchique, les problèmes concernent la domination et les inégalités. En autogestion, il faut apprendre à gérer l’absence de hiérarchie et travailler sans patron », analyse Baptiste Mylondo. « Ce n’est pas une solution miracle, mais elle permet de choisir les problèmes que l’on va rencontrer. » 

Pour que le modèle perdure, certaines difficultés doivent être anticipées. « La Boulangerie du Prado veut réduire l’échange monétaire pour libérer les liens humains », raconte Simon. L’association ne veut « ni salaires, ni subventions », elle vit des adhésions de trois euros et des recettes du bar. « Nous sommes toujours là après vingt ans, mais c’est une vigilance importante. »

En interne, la prise de parole en réunion doit être équilibrée pour « lutter contre la logique de domination des grandes gueules », insiste le chercheur. Il préconise la mise en place d’une logique de rotation de gestion du pouvoir. « La fonction d’employeur ne disparaît pas, elle doit être assumée. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de chef, qu’il ne faut pas assurer ses fonctions. » Une façon d’esquisser une société alternative, dans laquelle la coopération prend le pas sur la subordination. 

Rien de neuf sous le ciel lyonnais
En 1835, les pentes de la Croix-Rousse, lieu de la révolte des Canuts, ont vu naître l’une des premières coopératives de consommateurs du monde fondée par Michel-Marie Derrion.

  • Clémence Boissier

    En 2014, Clémence écrivait dans son journal intime qu’elle voulait être journaliste reporter d’images. Aujourd’hui, appareil photo en bandoulière et carnet en main, elle capture l’actualité avec un regard engagé. Qu’il s’agisse de couvrir une manifestation ou de faire les photos de la promo, elle sera toujours prête à illustrer le site de l’Écornifleur.