La militante féministe trans et lesbienne Daisy Letourneur, qui s’est fait connaître avec son blog La Mecxpliqueuse, a publié son premier ouvrage en 2022, On ne naît pas mec. Petit traité féministe sur les masculinités. Pour L’Écornifleur, elle revient sur son engagement et ses réflexions concernant les masculinités. 

© Stéphanie Valibouse


Pourquoi parle-t-on des masculinités au pluriel ?

Quand on met le mot au pluriel, on porte l’attention sur le fait que la situation des hommes n’est pas uniforme. La sociologue australienne Raewyn Connell a théorisé les masculinités en quatre groupes. Les masculinités hégémoniques correspondent au modèle dominant, affirmant ce que doit être un homme. D’elles vont découler les autres. Les masculinités complices permettent aux hommes de profiter de la domination et du patriarcat sans y participer activement. Les masculinités subordonnées, homosexuelles ou trans sont des contre-modèles. Enfin, les masculinités marginalisées adoptent les caractéristiques des masculinités hégémoniques, mais n’ont pas le même pouvoir social, souvent en raison de leur groupe social ou ethnique.

Ces catégories ne sont pas figées. Un même homme peut s’inscrire dans différentes formes de masculinité. Dans une approche intersectionnelle, un homme racisé dans une société majoritairement blanche, handicapé ou gay va exercer une forme de masculinité avec un degré de domination différent. 

Dans votre livre, vous parlez d’« homosocialité masculine. » Qu’entendez-vous par là ? 

L’homosocialité est la tendance que vont avoir les hommes à se regrouper entre eux pour leurs activités sociales. C’est une dynamique que l’on retrouve dans tous les milieux, sportifs, professionnels, politiques, etc. L’homosocialité maintient une grande division. Beaucoup d’hommes ne sont pas habitués à être en mixité. On dit que leurs conversations sont médiatisées , contrôlées, comme sous le feu des projecteurs. Quand j’ai transitionné, la liberté des femmes à se parler de manière très directe m’a marqué. Avant, avec mes collègues masculins, ce n’était pas évident de parler de sujets qui m’intéressaient, comme le féminisme.

« Même si la démarche est sincère, les hommes peuvent bénéficier de positions dominantes et il est naïf de croire qu’ils ne vont pas en profiter. »

Cette homosocialité se forme donc dès l’éducation des jeunes garçons.

L’éducation genrée s’observe dès la maternité. Les parents vont se projeter en fonction du sexe de l’enfant. Nourrir les garçons avec plus de viande ou leur offrir des petites voitures. La « culture mean », théorisée par la psychologue Niobe Way, développe chez les garçons, dès l’âge de sept ans, l’idée qu’il faut être compétitif et distant pour montrer que l’on est un homme. C’est une façon de se différencier des filles, des « chialeuses. » Ils vont garder leurs émotions, comme si elles pouvaient être utilisées contre eux. 

Vous écrivez que la colère est l’émotion la plus légitime chez les hommes. Comment l’expliquez-vous ?

La colère est une émotion perçue comme masculine. C’est presque la seule que les hommes sont autorisés à manifester avec excès en restant socialement acceptés. Un homme qui pleure de joie, ce n’est pas très viril. C’est comme s’ils avaient une palette d’émotions limitée. Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes : on peut l’expliquer en partie parce qu’ils ont moins tendance à chercher de l’aide. Mais si la colère échappe à cette censure des émotions, c’est parce qu’elle permet d’obtenir des résultats dans des rapports de domination. 

Depuis votre transition, vous dites avoir été davantage confrontée à la violence, expression de la « réalité matérielle de la domination masculine. » 

La violence est un moyen de prouver que l’on est un homme. On comprend la violence des hommes, on lui trouve des excuses et on la glorifie. La violence, c’est un rappel à l’ordre du genre. Les études montrent que les personnes trans vont être davantage victimes de violences et de violences sexuelles que la moyenne. Depuis ma transition, il m’est arrivé plusieurs fois de me faire suivre par des hommes qui me demandaient des faveurs sexuelles. Je prends aussi plus de précautions : je regarde autour de moi dans la rue, je m’assure davantage que mes amies sont bien rentrées chez elles, etc.

Pourquoi l’expression « hommes déconstruits », censée s’opposer à une masculinité toxique, est selon vous « en contradiction avec le but d’un féminisme radical et révolutionnaire ? » 

C’est bien de voir des hommes remettre en question leur rapport au genre, mais je ne pense pas que ce soit la clé du combat féministe. J’ai rencontré des hommes qui ont adopté les « bons » discours, mais qui ont tout de même abusé de leurs partenaires. Même si la démarche est sincère, les hommes peuvent bénéficier de positions dominantes et il est naïf de croire qu’ils ne vont pas en profiter. Ils sont plus écoutés, ils sont plus crus et peuvent être flattés s’ils se disent féministes. 

Je suis pour un féminisme radical qui remet en cause la notion d’homme et de femme. Le seul point commun de la masculinité à travers les époques est la domination des femmes. Ce n’est qu’avec la destruction de cette relation que les choses changeront, jusqu’au point où les mots homme et femme n’auront plus de sens, car il n’y aura plus de raison de créer des divisions. Les hommes peuvent être des alliés, mais il ne faut pas les laisser se placer en arbitre de la lutte féministe. 

C’est une tendance qui valorise aussi les « nouveaux pères. »

Les hommes s’occupent de plus en plus de leurs enfants, mais vont s’approprier les tâches les plus agréables. Ils vont jouer avec eux, faire les devoirs, mais moins s’occuper de changer les couches. J’ai passé les trois premières années de la vie de mon fils en étant ce « nouveau père. » Dès que je m’en occupais en public, j’étais valorisée. Dans les transports en commun, les vieilles dames me faisaient des compliments. Je n’étais pas très à l’aise avec cette survalorisation. Ce n’est pas forcément le cas de tous les hommes, ça peut faire du bien à l’égo. C’est au contraire plutôt mal vécu par les femmes. 

Comment percevez-vous les discours « gay-friendly ? » 

Le gay-friendliness est une position de personnes hétérosexuelles qui se flattent de leur ouverture « friendly. » En général, l’homophobie s’exprime plus fortement chez les hommes, elle est liée à l’homosocialité. Les droits LGBT+ restent un sujet de « bonne femme. » En étant une femme trans, je vois beaucoup de personnes qui se déclarent alliées, mais qui se permettent de poser des limites sur ce qui est acceptable ou non. J’avais un collègue qui avait dit que « c’était super que des femmes puissent devenir des hommes, mais un homme qui porte un enfant ? C’est non. »

Gardez-vous espoir ? 

Après les moments de backlash contre les droits des femmes et des personnes LGBT+, on pourrait se laisser aller au désespoir. Mais on est entourés de beaucoup de personnes antiracistes, queers ou féministes. On ne va pas disparaître d’un coup de baguette magique, on ne va pas perdre nos convictions. La lutte continue ! Les revers sur le chemin sont inévitables, mais c’est une raison de plus pour s’engager. C’est nécessaire, plus que jamais.

  • Clémence Boissier

    En 2014, Clémence écrivait dans son journal intime qu’elle voulait être journaliste reporter d’images. Aujourd’hui, appareil photo en bandoulière et carnet en main, elle capture l’actualité avec un regard engagé. Qu’il s’agisse de couvrir une manifestation ou de faire les photos de la promo, elle sera toujours prête à illustrer le site de l’Écornifleur.

  • Margaux Niogret

    Passionnée de lecture, elle adore partager ses coups de cœur littéraires avec enthousiasme. Active au sein d’une association culturelle inclusive et créative, elle contribue à la mise en avant d’événements variés. Son parcours journalistique débute à Madrid, où elle perfectionne son regard critique et sa plume. Aujourd’hui, c’est à L’Écornifleur qu’elle exprime sa curiosité et son énergie communicative.