Au cœur du procès des viols de Mazan, la soumission chimique s’est révélée être une arme redoutable utilisée par les prédateurs sexuels. Des méthodes employées pour se procurer les substances jusqu’aux stratégies de manipulation et de contrôle mises en place par les agresseurs, L’Écornifleur s’est penché sur les ressorts de ce mode opératoire.
À l’été 2024, après avoir participé à une manifestation, Diane et une de ses amies s’asseyent sur le carré d’herbe de la place Antonin Poncet (Lyon 2e). Les deux jeunes femmes partagent une bière lorsqu’un homme, âgé d’une trentaine d’années, s’installe à côté d’elles et engage la conversation. Au bout d’un certain temps, son amie décide de rentrer et Diane se retrouve seule à échanger avec cet inconnu, jusqu’à ce qu’elle réalise que la canette qu’elle tient dans sa main n’est pas la sienne : « Il y avait un goût bizarre et j’ai commencé à me sentir très mal. À ce moment, le gars s’est mis à me poser des questions de plus en plus personnelles. »
Inquiète, l’étudiante parvient tout de même à prévenir un de ses amis pour qu’il vienne la chercher sur place. « À partir de là, je n’ai plus aucun souvenir. Le lendemain, en me réveillant, j’ai eu peur parce que je ne comprenais pas ce qu’il m’était arrivé. Après ça, j’ai été malade pendant deux jours. » L’histoire que Diane a confiée à L’Écornifleur s’arrête là. La jeune femme a pu regagner son appartement en compagnie d’une personne de confiance. Mais elle en est persuadée : ce soir-là, cet homme l’a droguée pour tenter d’abuser d’elle.
À l’échelle nationale, 1 229 cas d’agressions facilitées par les substances (AFS) ont été recensés en 2022. Ce nombre, issu d’un rapport mené par le Centre d’addictovigilance de Paris1, se fonde majoritairement sur des données de plaintes, la déposition de la victime n’étant retenue que si une substance est identifiée lors des analyses toxicologiques.
Bien que sous-estimé, ce chiffre traduit une hausse de 69,1 % par rapport à l’année précédente : un bond qui coïncide avec la réouverture des boîtes de nuit après la crise du Covid, mais aussi l’émergence de mouvements tels que #BalanceTonBar ou #MeTooGHB. Pourtant, ce n’est qu’en 2024, avec l’affaire des viols de Mazan, que le terme de « soumission chimique » – désignant l’administration à des fins criminelles ou délictuelles de substances psychoactives à l’insu de la victime ou sous la menace – s’impose dans le débat public.
Très suivie médiatiquement, cette affaire a permis de lever le voile sur un mode opératoire qui n’a pourtant rien de nouveau. Dès les années 1990, le GHB, une molécule notamment utilisée comme anesthésiant, se fait connaître du grand public en tant que « drogue du viol » et inquiète les autorités. En France, le produit est interdit en 1999, et une première enquête sur l’usage criminel des substances est menée en 2003.
« La soumission chimique a toujours existé », confirme la docteure Leïla Chaouachi, pharmacienne au Centre d’addictovigilance de Paris, à l’origine de cette étude. « Nombre de cas en relève et ne sont pas clairement identifiés comme tels : l’affaire Polanski, par exemple, est un cas de soumission chimique infantile », ajoute-t-elle. En 1977, le réalisateur franco-polonais est accusé d’avoir donné de l’alcool et de la drogue à une enfant de 13 ans avant de procéder à son viol.
Amnésie et syndrome post-traumatique
En 2022, plus de 80 % des victimes de soumission chimique étaient des femmes, majoritairement situées dans la tranche d’âge 20-29 ans. « Certes, les jeunes femmes sont surreprésentées. Mais la réalité est infiniment plus complexe : hommes, femmes ou personnes transgenres. Tout le monde est concerné », nuance la docteure. Le témoignage de Killian, 28 ans, illustre bien cette réalité. Après avoir bu un verre laissé sans surveillance lors d’une soirée étudiante en 2021, il rapporte : « Mes souvenirs de cette soirée sont tout simplement inexistants ». Killian n’a pu établir ni avec qui il était durant ces heures-là, ni ce qu’il s’était passé.
Si l’amnésie est un facteur commun à près de la moitié des victimes, nombre d’entre elles sont également prises de vomissements. Dans les cas plus graves, l’administration de certaines substances peut causer des accidents mortels ou plonger la victime dans le coma. Psychologue pour le CRIAVS2, Mathias Poitau insiste sur les risques de syndrome post-traumatique : « Le rapport à l’autre peut devenir méfiant, avec des craintes, des angoisses, des problèmes de sommeil et d’alimentation. » D’autant plus que, dans 62,9 % des cas, l’agresseur a recours à la soumission chimique à des fins d’agression sexuelle ou de viol.
C’est ce qu’a vécu Ariane*, de ses 15 à ses 18 ans. Passionnée de harpe, l’adolescente fait la rencontre d’un comédien et danseur d’une quarantaine d’années, ami de son beau-père. Celui-ci lui promet de la faire monter sur scène avant de l’emmener en résidence d’artistes, à une centaine de kilomètres de chez elle. Durant cet été 2015, l’homme l’incite à prendre de l’ecstasy avant leur premier rapport sexuel, dont elle n’a presque aucun souvenir. Une relation sous emprise s’installe : il lui impose des rapports « jamais consentis », précise-t-elle. « J’étais sa muse, une chose qu’il voulait posséder. »
Un cas classique, au regard du profil de l’agresseur. Près de la moitié (43,3 %) d’entre eux sont, en effet, connus de la victime selon l’étude de 2022. Et 90 % des auteurs sont des hommes3. « Ils utilisent la sédation pour prendre le contrôle de l’autre et faire en sorte qu’en face d’eux, ils n’aient plus un sujet mais un objet », explique Mathias Poitau. Dans La Nuit des hommes, le journaliste Félix Lemaître décrit, lui, la soumission chimique comme « l’arme secrète de la domination masculine ».
Dark web, messageries en ligne et fausses ordonnances
Afin d’altérer l’état de conscience de leurs victimes, les agresseurs peuvent avoir recours à des substances non médicamenteuses, MDMA et cocaïne en tête. « Avec ces stimulants ou dissociatifs, l’objectif est d’euphoriser, désinhiber ou encore hypersensualiser pour les premiers, et de produire une distorsion audiovisuelle pour faire perdre la notion de réalité, pour les seconds », détaille Leïla Chaouchi. Pourtant, en 2022, les médicaments étaient utilisés dans 56,7 % des cas de soumission chimique pour leurs propriétés sédatives, bien qu’ils fassent partie des substances les plus réglementées.
Pour comprendre comment les agresseurs obtiennent ces substances, L’Écornifleur a mené l’enquête sur le dark web, partie d’Internet inaccessible depuis les navigateurs classiques. Pour cela, nous avons fait appel à Vincent Bougeant, responsable d’études chez Aleph Networks. Cette entreprise a développé un outil inédit, permettant de mener des recherches par mots-clés.
C’est ainsi que nous sommes parvenus à mettre la main sur une vingtaine de drugstores en l’espace d’une heure et demie. Parmi les forums sur lesquels des internautes échangent des conseils, un est intitulé « Best drug to force a woman to fuck [Meilleure drogue pour forcer une femme à baiser] ». Un domaine4, centré autour des drogues du viol, propose quant à lui un « tutos-dabus-sexuels-sans-risque ».
« Seul quelqu’un de calé et exigeant en sécurité ira sur le dark web pour la soumission chimique. Autrement, il passera par d’autres moyens », souligne Vincent Bougeant. Les messageries en ligne, par exemple ? En France, le site coco.fr, que Dominique Pélicot utilisait pour proposer à des hommes de venir violer sa femme, Gisèle Pélicot, a été fermé en juin 2024.
Mais tous les canaux de communication des agresseurs n’ont pas disparu pour autant : en Allemagne, en décembre 2024, des journalistes d’investigation ont ainsi découvert l’existence d’une boucle Telegram dans laquelle des dizaines de milliers d’hommes s’échangeaient des conseils pour se procurer des substances afin d’agresser sexuellement des femmes.
Autre stratégie possible : le recours à de fausses ordonnances. Sur le groupe Facebook « Tu sais que tu es pharmacien », plusieurs professionnels de santé témoignent avoir déjà été confrontés à ce type de fraude, sans toutefois être en mesure de déterminer les motivations exactes des faussaires.
Renforcer la réglementation, comme avec le passage aux ordonnances sécurisées, pourrait limiter ces abus. À l’image de ce qui a été fait pour le Rivotril, un antiépileptique parmi les plus utilisés dans les cas de soumission chimique jusqu’en 2014. Lorène*, qui travaille en officine dans la région nantaise, ajoute : « Le téléservice Asafo [Alerte sécurisée aux fausses ordonnances, ndlr] créé par la Sécurité sociale représente une première étape dans la lutte contre ce phénomène, en permettant de vérifier les ordonnances. »
La forme d’accès la plus simple reste l’armoire à pharmacie familiale. « Les médicaments sont en libre-service dans les maisons », déplore Leïla Chaouachi. Mis à la portée de n’importe qui, ils peuvent être utilisés à des fins détournées. « C’est un vrai sujet de prise de conscience collective : même avec les meilleures intentions, on n’offre pas ses médicaments psychoactifs à son voisin pour éviter le gaspillage », insiste la pharmacienne.
Introduire la vulnérabilité chimique au cœur du débat
Couvercles pour verres, bandelettes de détection, vernis antiviol… Beaucoup d’outils de réduction des risques ont vu le jour avec la libération de la parole. Des avancées nécessaires mais non suffisantes, car « aucun outil ne peut faire barrage au crime », assure Leïla Chaouchi.
Pour la pharmacienne, le problème de ces dispositifs est qu’ils véhiculent l’idée que la protection repose sur les victimes elles-mêmes. Une logique bien ancrée, comme en témoigne Killian qui, instinctivement, se rejette la faute : « Ça relève de la connerie de prendre un verre qui n’était pas le mien. »
D’autres moyens existent pourtant, telle que la vigilance solidaire mise en place par l’association Purple Effect : en milieu festif, les bénévoles, reconnaissables à leur tee-shirt violet, ont pour mission d’assurer surveillance et assistance auprès des victimes. En parallèle, la formation des acteurs impliqués dans la lutte contre l’usage criminel des substances – qu’il s’agisse du corps médical, des autorités judiciaires ou des professionnels des lieux festifs – est cruciale.
Le psychologue Mathias Poitau insiste également sur l’importance de sensibiliser la population, via les réseaux sociaux et les établissements scolaires : « 100% des auteurs de violences sexuelles que j’accompagne sont passés par l’école. Et rares sont ceux qui se souviennent avoir été éveillés sur le respect de l’autre. »
Ancrés dans la culture du viol, les cas de soumission chimique ne représentent que la partie émergée d’un phénomène plus vaste : la plupart des AFS ont lieu après que la victime ait volontairement consommé des substances psychoactives. Un état de fragilité qualifié de vulnérabilité chimique. L’histoire d’Ariane* en est un exemple édifiant. Dans son cas, la justice a estimé que la prise d’ecstasy relevait de sa volonté, sa première plainte a donc été classée sans suite en 2023, après cinq ans d’attente.
Au cœur du débat se pose la question de la possibilité d’un consentement éclairé sous l’emprise de substances : le Code pénal français définit l’agression sexuelle comme une « atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise », sans jamais mentionner explicitement la notion de consentement ni l’état de vulnérabilité de la victime.
Or, dans trois cas sur quatre, les agressions facilitées par la vulnérabilité chimique surviennent après la consommation d’alcool ou de cannabis, deux substances largement banalisées dans la société. À ce sujet, l’évolution des mentalités se fait encore attendre : « La véritable révolution qui gronde est celle de la vulnérabilité chimique », assure Leïla Chaouachi.
(1) D’après l’enquête nationale sur la soumission chimique de 2022, menée par le Centre d’addictovigilance de Paris sous la tutelle de l’Agence nationale de sécurité du médicament.
* Ce prénom a été modifié pour conserver l’anonymat.
(2) Centre ressource pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles.
(3) D’après l’enquête nationale sur la soumission chimique de 2022, menée par le Centre d’addictovigilance de Paris, sous la tutelle de l’Agence nationale de sécurité du médicament.
(4) Adresse unique qui permet d’accéder à un site Internet.




