Figure de proue du cinéma d’auteur français, Isabelle Huppert recevra vendredi 18 octobre le Prix Lumière en récompense de sa carrière longue de cinq décennies. L’Écornifleur a interrogé des critiques de cinéma du Royaume-Uni et d’Espagne pour mesurer l’ampleur du phénomène Huppert au-delà des frontières de l’hexagone. 
Isabelle Huppert dans Par Coeurs (2022). Crédit : Les Films du Losange

« Intrépide et fascinante, parfois effrayante, parfois bizarre, Isabelle Huppert a endossé un nombre étonnant de rôles au cours de sa carrière, passant sans effort des larmes aux cris, des histoires les plus directes aux plus glorieusement dérangées ». C’est ainsi que le New York Times décrivait Isabelle Huppert en 2020 en la plaçant deuxième de son classement mondial des meilleures actrices et acteurs du XXIème siècle derrière l’américain Denzel Washington. Catherine Deneuve, l’unique autre Française du classement, est loin derrière à la 21e place.

Avec 155 films à son actif, dont une large majorité de premiers rôles souvent primés, Isabelle Huppert est entrée dans le panthéon du cinéma français. De Claude Chabrol à Catherine Breillat en passant par Paul Verhoeven et Hong Sang-soo, elle a travaillé avec les plus grands réalisateurs de son époque. À 71 ans, l’actrice s’apprête à recevoir le Prix Lumière pour sa carrière de plus de 50 ans.

« Des personnages sombres, pervers et cérébraux »

« Huppert est incroyablement audacieuse et travaille avec de célèbres cinéastes comme avec des gens qui ne sont pas connus. Intéressée par l’avant-garde, elle a fait beaucoup de premiers films », explique Jonathan Romney, critique de cinéma britannique pour The Guardian et Sight and Sound. Dernier exemple en date, elle est la tête d’affiche de Souvenirs, le premier film du belge Bavo Defurne en 2016. 

« En Grande-Bretagne, nous la voyons comme quelqu’un d’hyper sérieux incarnant des personnages sombres, pervers et cérébraux», continue Jonathan Romney. Car Isabelle Huppert, c’est avant tout un jeu bien particulier. C’est ce visage pâle, quasi impénétrable mais qui convoque toujours la même intensité dans sa performance. C’est cette «vie intérieure tumultueuse qu’elle peut dévoiler par un petit geste, tel un volcan endormi», selon Jordi Costa, critique de cinéma espagnol pour El Pais. C’est enfin l’alliance de la froideur et de la perversité sexuelle comme dans La Pianiste de Michael Haneke ou plus récemment dans Elle de Paul Verhoeven.

Pour Ginette Vincendeau, critique de film et professeure émérite en études de cinéma au King’s College de Londres, Huppert est autant reconnue à l’international car elle fait partie du cinéma français qui s’exporte le plus: « Peu de films français sont distribués outre-Manche. Ce sont soit les films d’auteur sulfureux – par le sexe, la violence et la transgression des limites du bon goût – ce que les anglo-saxons appellent extreme cinema, soit les films en costumes historiques qui s’exportent le mieux. Et ce sont les deux genres dans lesquels on retrouve le plus Isabelle Huppert ».

« Les stars comme Huppert sont en fait des stars du cinéma d’auteur qui n’ont pas vraiment d’équivalent hollywoodien »

Ginette Vincendeau, critique de cinéma et professeure au King’s College

Bye-bye Hollywood

Si elle est l’un des rares visages que le public étranger reconnaît toujours, l’actrice défie la croyance selon laquelle une carrière internationale doit forcément passer par Hollywood. En 1980, elle est à l’affiche de Heaven’s Gate de l’américain Michael Cimino dans lequel elle joue une prostituée d’origine française. L’échec cuisant du film dès sa sortie a mis fin à tout espoir de carrière outre-Atlantique bien qu’elle jouera plus tard dans des films américains indépendants comme Greta en 2019 aux côtés de l’actrice Chloë Grace-Moretz. 

« Les stars comme Huppert sont en fait des stars du cinéma d’auteur qui n’ont pas vraiment d’équivalent hollywoodien », explique Ginette Vincendeau. À ce propos, la critique Manohla Dargis écrivait à l’occasion de ce classement mondial dans le New York Times : « Elle n’aurait jamais pu avoir une telle carrière dans le cinéma américain où les personnages sont rarement ambigus et souvent façonnés par des impératifs de proximité avec le spectateur et de rédemption ». Tout le contraire de ce que propose Huppert …

« Elle a une conscience presque scientifique de la caméra, de la façon dont travaille le réalisateur, de ce que voit le public et de ce qu’est le film du début à la fin » 

Jonathan Romney,  critique de cinéma britannique

Proliférer sans lasser

Contrairement à d’autres acteurs aussi prolifiques qu’elle, la comédienne réussit une chose extraordinaire : ne pas lasser le public. « Elle est toujours à l’affiche mais les gens ne se disent pas “oh mon dieu, c’est encore un film de Huppert, elle ferait mieux de se reposer” », décrypte le critique britannique.

Pour lui, le but de l’actrice n’est pas de surprendre le spectateur dans chacun de ses films, mais d’arriver toujours à se fondre parfaitement dans l’imaginaire du film et du réalisateur. « Elle a une conscience presque scientifique de la caméra, de la façon dont travaille le réalisateur, de ce que voit le public et de ce qu’est le film du début à la fin ». Véritable caméléon, cette capacité d’adaptation découle peut-être de sa formation théâtrale. 

Tout sauf la norme

Quoiqu’il en soit, « Huppert a cette versatilité que beaucoup d’acteurs n’ont pas, comme Catherine Deneuve qui a souvent joué le même personnage de la parisienne élégante habillée en Saint Laurent », poursuit Ginette Vincendeau. Cette versatilité, elle l’incarne parfaitement dans le film de François Ozon, 8 Femmes. De la tante froide et laide, elle se transforme en une femme glamour descendant gracieusement l’iconique cage d’escalier. Huppert crève l’écran dans cette comédie, un registre pourtant rare dans sa carrière.

S’adapter ne veut pourtant pas dire s’effacer. Pour Jordi Costa, « à travers son travail et ses choix de films, elle semble construire son propre discours, celui d’un certain équilibre entre fragilité et trouble. Il y a quelque chose qui semble séparer tous ses rôles de la norme ». « Je pense qu’à l’heure actuelle, la seule personne qui fait quelque chose de similaire dans le monde est [la britannique, ndlr] Tilda Swinton », confie Jonathan Romney.  

« Il y a quelque chose qui semble séparer tous ses rôles de la norme »

Jordi Costa, critique de cinéma espagnol

“Typiquement” française

À l’international, beaucoup d’acteurs français s’exportent en jouant des personnages « typiquement » français. Marion Cotillard dans Inception, Léa Seydoux dans The Grand Budapest Hotel ou Omar Sy dans la franchise X-Men: les rôles proposés aux Français sont parfois limités à la représentation de cette identité fantasmée à l’étranger. 

« En Grande-Bretagne, nous avons un problème : la distribution des films britanniques n’est pas toujours ouverte au cinéma non-anglais, et lorsqu’un film d’une autre partie du monde est diffusé, il y a cette tendance à mettre en avant une sorte d’identité nationale. Almodovar serait  “typiquement” espagnol et Sorrentino “typiquement” italien. C’est donc certainement un avantage pour Huppert d’être perçue comme incarnant cette Frenchness. Mais elle n’en a certainement pas fait une limite à sa carrière à l’étranger », analyse Jonathan Romney.

Depuis l’Espagne, Jordi Costa ne le voit pas de la même manière : « Tout d’abord, quasiment l’intégralité de la filmographie de Huppert a été distribuée en Espagne. Je ne saisis peut-être pas toutes les subtilités de cette Frenchness. Il est vrai que dans les films de Hong Sang-soo, elle semble apporter avec elle un certain souvenir du cinéma français, mais je ne vois aucun archétype stéréotypé de la française dans ses rôles ».

Russie, Hongrie, Corée du Sud, Philippines, c’est l’une des rares françaises à avoir autant parcouru le globe pour jouer. Comme résume le personnage de Gabriel, son agent dans l’épisode de la série parodique Dix pour cent consacré à l’actrice: « Isabelle, c’est une espèce de légende vivante. Tout le monde la veut ».

Célia Daniel