Depuis 2016, le fossé social entre collèges privés et publics dans le Rhône s’est creusé de manière spectaculaire. Une analyse des indices de position sociale (IPS) réalisée par L’Écornifleur révèle une ségrégation scolaire grandissante. Décryptage de cette « course à l’élitisme » avec le sociologue Pierre Merle.
« Tous les enfants, sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance ont accès aux établissements d’enseignement privé », dispose l’article 1 de la loi Debré de 1959. Tous les enfants ? Ou seulement les plus favorisés ? C’est la question que pose l’accroissement de l’écart de position sociale entre les enfants scolarisés dans les collèges publics et privés du Rhône, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.
Tout part d’une indicateur clé : l’indice de position sociale (IPS). Élaboré en 2016, il résume les « conditions socio-économiques et culturelles des familles des élèves », selon le gouvernement. Calculé à partir des valeurs des catégories socioprofessionnelles des parents ou du parent, il représente « une révolution conceptuelle et statistique », pour Pierre Merle, professeur émérite de sociologie spécialisé dans l’éducation.
Plus l’indice est élevé, plus l’élève évolue dans un milieu familial favorisé (revenus, capital culturel, diplômes). Concrètement, l’écart est abyssal : un enfant dont les deux parents sont enseignants affiche un IPS de 180, tandis qu’un élève dont le père est sans emploi et la mère commerçante descend à 74. Dans ce paysage, le Rhône apparaît comme un territoire légèrement favorisé avec une moyenne de 109,5, contre 106,5 au niveau national.
Une donnée « communicable »
Cette donnée, précieuse pour rendre compte de la mixité et des différences sociales entre établissements, n’avait à l’origine pas pour but d’être publique. L’IPS a fait le fruit d’une demande de transparence du journaliste Alexandre Léchenet en 2019. Le 13 juillet 2022, le tribunal administratif de Paris a décidé de la publication des données « communicables » sur le site du gouvernement.
« L’information, quand elle n’est pas donnée, empêche la connaissance, qui permet l’évolution dans les politiques éducatives et montre l’accélération de l’embourgeoisement du privé ainsi que l’accroissement des inégalités », répond Pierre Merle contre les détracteurs de cette mesure. L’Écornifleur a récupéré et interprété les IPS des collèges privés et publics du Rhône, sur 8 ans, depuis que les recensements existent. Des tendances claires se sont dégagées.
Entre publics et privés, le grand écart du fossé social
On observe une “envolée” de l’IPS dans le privé, loin devant la stagnation du public. En 2016, l’IPS moyen des collèges privés était déjà nettement au-dessus, avec 123 contre 103 pour les publics. Cette différence de 20 points, n’est pas nouvelle pour Pierre Merle : « Ce phénomène d’embourgeoisement existe depuis les années 2000. Le rapport Ribot montre que même à la fin du 19e, les recteurs voyaient le privé scolariser les enfants les plus favorisés. »
Cependant, cet état de fait n’a cessé de s’aggraver, provoquant une faille sociale entre les collèges du Rhône. En effet, sur 8 ans, la situation sociale des élèves du public est restée stable, puisque l’IPS n’a que légèrement baissé de près d’1 point pour atteindre 102,5 en 2024, se plaçant un point au dessus de la moyenne nationale des collèges publics, évaluée en 2022. Une douce régression qui contraste avec une élitisation bien plus rapide des collèges privés.
Entre 2016 et 2024, l’IPS moyen des collèges privés est passé de 123 à 134. Une hausse de presque 10 % qui explique le renforcement d’un entre-soi social d’une population de plus en plus favorisée. Sur le graphique, ce phénomène est frappant : au fil des ans, les points représentant le privé se déplacent massivement vers la droite, zone des indices les plus élevés. Le fossé avec le secteur public est désormais béant : l’écart social, qui était de 20 points en 2016, a explosé pour atteindre 32 points à la rentrée 2024, actant une ségrégation scolaire de plus en plus structurelle.
Une dynamique globale
Si la publication des IPS, sous l’ancien ministre de l’Éducation, Pap Ndiaye, a été l’objet de débat au sein du gouvernement, l’obtention de ces données a servi à démontrer une dynamique globale d’embourgeoisement des établissements scolaires. « L’explication centrale tient à l’évolution du nombre total de postes dans le privé. Sous le quinquennat Macron, il a évolué de 4500. Le public n’a lui en revanche pas gagné de postes », affirme Pierre Merle, auteur d’un repère sur l’enseignement privé.
Une enquête du magazine Alter-économique prévenait en 2022 d’une répartition inégale des ressources. Le budget dévolu à l’enseignement privé aurait augmenté de 3% (atteignant 8 milliards d’euros en 2022) sous le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, alors que l’école publique n’aurait bénéficié que d’une hausse de 1,5% à 2%. Un effet boule de neige, qui, selon le sociologue, a permis aux établissements privés d’ouvrir de nouvelles classes.
Un privé financé par le public…sans contrepartie
Mais alors à qui la faute ? À ceux qui financent ces établissements, peut-être. Pour Pierre Merle, c’est un « processus assez compliqué » qui passe par l’État, la Région, les départements et les collectivités territoriales. Sur un graphique d’un rapport de la Cour des comptes publié en 2023, on observe que l’enseignement privé du 2nd degré est subventionné à près de 76% par le public.

« En France, c’est le seul système privé financé par l’État avec quasiment aucune contrepartie », dénonce le sociologue. « Au nom du projet pédagogique, les établissements privés se donnent le droit de ne pas réinscrire les élèves, alors que l’enseignement public détient cette obligation ».
Plus inquiétant encore, bien que la loi Debré impose théoriquement un accueil sans distinction, la réalité semble s’affranchir du droit. Comme le rappelle Pierre Merle, les travaux de Thomas Brodaty, Loïc du Parquet et Pascale Debré ont prouvé que certains établissements privés opéraient une discrimination à l’entrée en refusant l’accès aux élèves aux prénoms à consonance maghrébine. Mais alors même que les établissements privés, silencieux sur leurs données, ne semblent pas respecter le cadre légal, « l’État n’a pas mené les inspections suffisantes » pour les empêcher de creuser cet écart social, conclut le sociologue.
Pour aller plus loin Cette enquête s’inscrit dans notre série d’analyses par la donnée. Retrouvez tous les autres décryptages data de L’Écornifleur pour comprendre certain enjeux de société par les chiffres.
