À travers l’examen de tous les scrutins de 2025, cette data-analyse cartographie la loyauté réelle des députés envers leur groupe à l’Assemblée nationale. Alors que La France Insoumise et le Rassemblement National apparaissent plus soudés que jamais, notre analyse révèle un socle commun plus disparate.
Ce mardi 9 décembre, les députés ont adopté le budget de la Sécurité Sociale. Avec 247 voix « pour », 232 voix « contre » et 90 abstentions, le projet de loi est adopté sans recours à l’article 49.3, une première depuis que l’Assemblée Nationale se trouve sans majorité.
Ce vote est moins le signe d’un retour à la stabilité que le résultat de majorités de circonstances, construites texte par texte, amendement par amendement. Sans majorité formelle depuis 2022, et plus encore depuis la dissolution de 2024, le gouvernement repose sur un équilibre précaire, rendu possible par des abstentions stratégiques et des divisions internes au sein des groupes parlementaires. Cette fragmentation inédite se traduit visuellement par une Assemblée morcelée en trois blocs antagonistes, rendant arithmétiquement impossible toute majorité absolue stable, comme l’illustre le graphique interractif ci-dessous.
Les votes budgétaires sont en outre historiquement ceux où indiscipline est la plus visible et la plus couteuse politiquement, explique Damien Lecomte, docteur en science politique, spécialiste de la discipline de vote et du fonctionnement des groupes parlementaires. Ces votes occupent ainsi une place à part car ils sont existentiels pour le gouvernement : voter le budget revient à valider la capacité et la légitimité de l’exécutif à gouverner. Damien Lecomte est également ancien collaborateur et chercheur. Son travail au cœur de l’Assemblée nationale lui permet d’expliquer que dans le contexte actuel, ce vote révèle un paradoxe central : alors que les groupes parlementaires les plus radicaux (RN et LFI) affichent une forte cohésion interne, les députés du centre, indispensables à la formation des majorités, sont aussi les plus hétérogènes.
Un relâchement depuis 2022
« Depuis 2022, c’est vrai qu’on est rentré dans une nouvelle phase » explique Damien Lecomte. Avec la fin du fait majoritaire, le bloc central ne peut plus imposer une ligne claire. Cette position affaiblit mécaniquement la discipline interne : « le fait d’être dans une position charnière, ça fait beaucoup de mal à l’unité de vote ». Au centre, chaque député sait que son vote pèse beaucoup, ce qui incite davantage à s’émanciper des consignes de vote au profit de ses convictions personnelles.
En 2025, ce phénomène s’accentue sous l’effet d’un contexte politique dégradé. L’expert ajoute qu’avec « un président très impopulaire et dans l’incapacité de se représenter », la coalition gouvernementale a désormais « le vent de face ». Les députés du socle commun ne voient plus d’intérêt immédiat à rester alignés sur une figure présidentielle affaiblie. L’enjeu n’est plus seulement de soutenir l’exécutif, mais de préparer sa propre survie politique, parfois en se distanciant des décisions impopulaires.
L’expert soulève ainsi un paradoxe central de cette législature : les groupes situés au centre et à droite, pourtant indispensables à la formation des majorités, sont « les plus hétérogènes et ceux qui ont le plus de mal à garder leur cohésion ». Conscients que le gouvernement ne peut pas se passer d’eux, ces élus disposent d’une marge de manœuvre inédite permise par la considérable réduction les chances d’être sanctionné – que ce soit par une mise à l’écart des responsabilités ou, plus radicalement, par une exclusion totale du groupe – en cas de dissidence.
Le profil type du député rebelle ? La chimère
Qui sont les dissidents qui osent défier la voix de leur parti ? En réalité, le portrait-robot du frondeur échappe à la sociologie parlementaire. Est-ce une question de génération ? De genre ? De métier ? Rien de tout cela. « J’ai quand même essayé de trouver un profil type du député indiscipliné. Mais ça ne fonctionnait jamais », confie Damien Lecomte, précisant que la réalité est même parfois contre-intuitive.
Contrairement aux idées reçues, le notable bien implanté localement, que l’on imagine plus libre de ses mouvements car devenu indispensable, est souvent celui qui rentre le plus dans le rang. « C’étaient ceux qui étaient les mieux établis dans leur parti. Ils suivaient naturellement ce que faisait le parti », indique Damien Lecomte. À l’inverse, des élus plus néophytes peuvent se montrer intraitables quant à la défense des valeurs idéologiques auxquelles ils sont attachés. Mais là encore, ces comportements relèvent plus de l’observation tendancielle que de la règle générale.
Trois nuances de fidélité
L’indiscipline des députés est donc imperceptible à la seule lecture de leur CV. C’est pourquoi cet article entreprend un classement les élus de la législature actuelle selon leur alignement avec leur groupe à l’Assemblée nationale. Pour cela, un indice de loyauté, calculé à partir de l’ensemble des scrutins publics de l’année 2025, a été attribué à chacun d’entre eux.
À l’issue de cette analyse, un algorithme a permis de segmenter les députés en trois groupes comportementaux :
Loyaux
Score > 94,1%
Ils représentent une vaste majorité silencieuse de l’hémicycle. Pour eux, le vote est un acte collectif, presque automatique. Ils forment le gros des troupes du Rassemblement national (RN) et de La France insoumise (LFI). Cette discipline confirme une culture de « parti de militants » où l’unité du groupe prime sur la liberté individuelle.
Indépendants
Score < 84,5%
Peu nombreux (37), ces électrons libres (Non-inscrits, Liot) ne sont pas forcément des frondeurs. « Pour Liot, c’est le principe même du groupe d’avoir la liberté de vote », rappelle D. Lecomte. Leur union est avant tout technique : elle sert à exister institutionnellement (postes, niches) sans imposer de consignes partisanes.
Autonomes
Score de 84,5 à 94,1 %
C’est le groupe stratégique de cette législature. Situés majoritairement au centre et à droite, ces 137 élus sont globalement fidèles, mais s’autorisent des écarts ciblés. Ce ne sont pas des opposants systématiques, mais des partenaires exigeants. Ce sont eux qui, par leur positionnement charnière, détiennent aujourd’hui la clé des majorités.
1. La donnée clé : Le « Score de Loyauté »
Un score a été calculé pour chaque député. Il correspond au pourcentage de scrutins pour lequel le député a voté sur la même ligne que son groupe. (ex: 100 % = vote toujours comme le groupe).
2. Une classification algorithmique (K-Means)
Pour distinguer les comportements sans seuil arbitraire, l’analyse repose sur un algorithme d’apprentissage automatique comparable à un système d’aimants.
L’algorithme place virtuellement trois centres de gravité sur l’échelle. Ces points se déplacent automatiquement pour se positionner au cœur des zones où les députés sont les plus nombreux. Une fois stabilisés (Étape 3), ils permettent de délimiter mathématiquement les trois groupes.
3. Lecture du graphique
- Axe horizontal : Plus un point est à gauche, plus le député s’émancipe. Plus il est à droite, plus il est discipliné.
- Axe vertical : Les députés sont ordonnés selon leur appartenance politique pour faciliter la lecture.
Le choc des cultures politiques
Ce graphique dévoile une situation de fait décrite par Damien Lecomte : « Malgré tout, la cohésion de vote dans les groupes reste quand même très forte. Ça reste quand même la norme. » Mais tous les mouvements ne sont pas égaux devant la discipline. En classant les forces politiques par leur taux de loyauté moyen, une fracture culturelle saute aux yeux.
Tout en haut du classement, La France insoumise (99 %) et le Rassemblement national (98,4 %) affichent des scores de cohésion massifs. Ce résultat n’est pas un hasard pour notre interlocuteur, qui note que « l’extrême droite, et à gauche, la France insoumise, ce sont les groupes qui ont la plus grande cohésion de vote et qui ont cette tradition de discipline la plus marquée ». À gauche, cette rigueur découle d’une culture historique de « partis de militants » où l’élu agit en « délégué de son parti ». Le RN, quant à lui, s’inscrit dans une tradition « poujadiste » : héritier d’une droite de combat anti-système née dans les années 50, il a fini par imiter ce « modèle venu de la gauche » pour faire bloc et maximiser sa force de frappe.
Quand la guerre de succession disloque le centre
À l’inverse, les groupes du « Socle commun » (Horizons, MoDem, Ensemble pour la République) naviguent entre 91 % et 95 %. Une performance honorable, mais insuffisante pour garantir la sérénité d’un gouvernement sans majorité. Comme le souligne Damien Lecomte, « ce sont plutôt des partis de notables, historiquement, qui ont cette tradition de liberté de vote et de principe de liberté de vote au Parlement ».
Mais cette culture de l’autonomie est aujourd’hui exacerbée par une crise de leadership inédite. Avec un président de la République impopulaire et constitutionnellement empêché de se représenter, « la question de la succession devient un vrai sujet » qui transforme les nuances politiques en rivalités ouvertes. La concurrence entre les prétendants à l’Élysée – notamment Gabriel Attal qui a pris la tête de Renaissance en 2024, et Édouard Philippe qui a fondé le mouvement Horizons – vient fracturer un bloc central autrefois soudé. Cette scission marque la fin d’une époque où la discipline au centre était assurée par une verticalité totale et une « exégèse de la parole » d’Emmanuel Macron.
La conclusion de cette législature 2025 ressemble à s’y méprendre à un retour vers le passé. Nous assistons à une configuration qui « rappelle beaucoup ce qu’on a pu connaître sous la IVe République », résume l’expert : des blocs d’opposition verrouillés et puissants face à une coalition gouvernementale centrale structurellement instable. Dans ce nouveau paradigme parlementaire, l’exécutif est constamment mis à mal par l’absence de majorité claire, mais aussi par l’indépendance de ses propres alliés.
