Retour de bâton post #MeToo, l’idéologie masculiniste et les stéréotypes de genre gagnent du terrain dès l’école. L’Écornifleur a assisté à un atelier d’éducation sexuelle et affective dans le collège Louis Dumont dans l’Ain.

« C’est dégueulasse madame ! », lance un garçon de 5e du premier rang lors de la projection d’un schéma d’anatomie féminine sur le tableau blanc. « Ça, c’est méchant », lui rétorque aussitôt une camarade. Séparés en demi-classe pour les ateliers d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Évars), la quinzaine de collégiens, filles et garçons réunis, ne parviennent pas à nommer la vulve. Le terme pénis de son côté ne suscite aucune réaction.
Pendant deux jours, l’association Sésame, spécialiste en la matière, anime ces séances au collège Louis Dumont (Ain). Elle a été mandatée par les référentes Évars du collège après que des collégiennes se soient plaintes que les garçons étaient irrespectueux à propos de leurs règles, ce qui a poussé l’établissement à contacter Sésame. Avant les ateliers, les élèves posent anonymement des questions, qui sont par la suite intégrées à la séance. Malgré quelques interrogations sur la puberté, la majorité concerne l’amour et l’amitié. « Comment reconnaître un ou une amie toxique ? », s’interroge un élève. Nadine, bénévole de l’association, explique que les questions sur la sexualité surviennent généralement plus tardivement dans le parcours des élèves.
« On rentre dans les détails là, on ne veut pas savoir », dit un autre garçon à voix haute lorsque la puberté est finalement abordée. Il chuchote à l’un de ses camarades : « Si je dis à mes parents que j’ai eu ce cours, ils vont me chicoter. »
À l’appel, plusieurs élèves manquent : trois absents le matin et deux l’après-midi. « Depuis six ans, il y a de plus en plus d’absences », confirme Anaïs, professeure de SVT et référente Évars. Selon elle, ce n’est pas anodin, d’autant plus que l’établissement a informé les parents de la date de l’atelier. Nadine se rend compte que ces séances créent des crispations chez les parents, « souvent pour des raisons religieuses ». Elle précise : « Ils ne retiennent que le mot sexualité et ça les effraie. »
Hausse du sexisme chez les garçons
Dans son rapport annuel sur l’état du sexisme en France publié en janvier, le Haut Conseil à l’égalité (HCE) relevait un clivage : « Les femmes sont plus féministes, et les hommes plus masculinistes, surtout les jeunes. » Nathalie Calas-Cadeville, référente « Égalité filles-garçons » à l’académie de Lyon, confirme par téléphone que les remontées de terrain attestent d’une hausse des comportements machistes. Au collège, Amandine, professeure d’anglais et référente Évars, observe : « Avant, “les femmes à la cuisine”, c’était une blague. Maintenant, ils le pensent vraiment. »

La sociologue spécialisée dans l’éducation, Christine Castelain-Meunier y voit une réaction à la large diffusion du féminisme, en particulier depuis #MeToo. Ce mouvement « fait peur » aux hommes qui, « déstabilisés » et « tombés de leur piédestal », se réfugient dans la rhétorique masculiniste. Preuve de cette insécurité, le rapport du HCE pointe que 44 % des hommes de 15 à 24 ans considèrent qu’il est « difficile » d’être un homme aujourd’hui, contre 25 % en 2022.
Les bénévoles de Sésame estiment qu’au collège les réseaux sociaux sont le relai principal des visions masculinistes. Pour la sociologue, la pornographie y participe aussi en renvoyant l’image d’une femme « objectifiée ». Selon un rapport parlementaire de 2022, 70 % des enfants de moins de 15 ans ont déjà vu des images pornographiques.
Face aux difficultés, les intervenantes ont conscience de la limite de leurs interventions : « On ne fait que passer », dit Nadine qui estime que leur rôle est aussi de « planter des graines qui pourront servir plus tard ».
Trois heures d’Évars obligatoires par an
Depuis 2001, il est obligatoire de prévoir trois heures d’Évars par an, tout le long de la scolarité, en interne ou en externe. Cette mission est irréalisable selon Amandine : « Si l’on devait s’en occuper, on serait quasiment à plein temps dessus. » Moins de 15 % des élèves en bénéficient et 25 % des établissements déclarent n’en avoir jamais organisé, pointe le HCE.
En 2023, Pap Ndiaye, alors ministre de l’Éducation nationale, lançait la rédaction du premier programme scolaire d’Évars. Après deux ans et six successeurs rue de Grenelle, il est adopté à l’unanimité par le Conseil supérieur de l’éducation, chargé de la validation des programmes, et sera appliqué à la rentrée 2025.
Pourtant, son adoption a créé de nombreux débats. Dans une tribune publiée en décembre 2024 dans Le Figaro, 100 sénateurs dénoncent un programme « faisant la part belle à l’idéologie woke ». La notion d’identité de genre, qui cristallise les attaques du camp conservateur, a été maintenue mais repoussée de la 5e à la 3e. Autre point clé des négociations, les syndicats ont obtenu la fin de l’obligation d’indiquer la date des séances.
« Il ne faut pas se laisser faire »
Si, à Louis Dumont, les ateliers sont faits en mixité, parfois les collèges décident de séparer filles et garçons. « Cela permet de libérer la parole dans les groupes de filles, mais les groupes de garçons sont durs à tenir », témoigne Nadine de l’association Sésame. Lors des séances observées, les garçons occupent en majorité l’espace sonore. Pour entendre les filles, les intervenantes doivent plusieurs fois demander le silence.

Christine Castelain-Meunier souligne la contradiction des garçons confrontés à « une société qui condamne les comportements sexistes » et une « socialisation qui continue à promouvoir des modèles virilistes et machistes ». Elle met en garde contre un « procès du genre » et conclut : « Le chantier est à ouvrir à l’échelle de la société. »
Avant la sonnerie, les collégiens remplissent un questionnaire anonyme. La différence entre filles et garçons est encore frappante. À la question « Que retenez-vous d’important ? », les cinq filles répondent des choses différentes : « il ne faut pas se laisser faire » ou « il faut parler ». Parmi les garçons, quatre indiquent ne rien retenir, un autre dit retenir un jeu de l’atelier, un élève se rappellera de « ne pas publier de vidéos nues » et un dernier repart avec une certitude : « on n’est pas si différent. » Une graine plantée.
