Au tribunal correctionnel de Lyon, le 19 décembre 2023, Frédérick T., détenu depuis le 1er novembre, passe en comparution immédiate. Comme près de 8 hommes détenus sur 10 en France, il présente des troubles mentaux.

« Ça fait un mois que je suis en détention et je n’ai toujours pas vu l’expert psychiatre », s’indigne Frédérick T., 27 ans, en procédure de comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Lyon le 19 décembre 2023.

Frédérick T., atteint d’un trouble schizophrène, est incarcéré à la maison d’arrêt de Lyon Corbas depuis le 1er novembre 2023. Comme lui, une proportion importante de la population carcérale est atteinte de troubles mentaux. « Près de 8 détenus sur 10 », rapporte Charline Becker de l’Observatoire international des Prisons (OIP) qui lutte pour le respect des droits de l’homme en milieu pénitentiaire.

Rôle d’audience du 19 décembre 2023 du tribunal correctionnel de Lyon, infractions reprochées à Frédérick T, atteint de schizophrénie. Lyon, France. 19/12/2023 © Léocadie PETILLOT

Frédérick T. est poursuivi pour des infractions contre les policiers qui l’ont arrêté alors qu’il était en crise psychotique. Son histoire est « un cas classique » pour le Dr Charles Edouard Lambert, chef de service de l’Unité Hospitalière Spécialement Aménagée (UHSA) de Lyon : « la personne va être arrêtée et c’est son comportement pendant l’interpellation et en garde à vue qui va le conduire en détention », explique-t-il.

« Un effet boule de neige »

Frédérick T. est un majeur sous tutelle et, dans ce cas, une expertise psychiatrique est obligatoire pour qu’il puisse être jugé. Dans les autres cas, l’expertise n’est pas requise et beaucoup de personnes atteintes de troubles mentaux sont condamnées en comparution immédiate sans qu’aucune expertise psychiatrique ne soit effectuée. La logique de rapidité de la comparution immédiate n’est pas adaptée et « si on devait attendre que toutes les personnes atteintes de troubles mentaux voient un psychiatre, il n’y aurait pas d’audience de comparution immédiate », explique Charline Becker.

La présidente du tribunal évoque le passé de Frédérick T. Il a été placé à l’aide sociale à l’enfance (ASE) après des accusations de viols commis par sa mère et dénoncés par sa grand-mère. Encore une fois, un cas classique pour le Dr Lambert qui évoque des profils ayant un passé traumatique lourd et de multiples « facteurs de risques » (isolement social, précarité économique…).

Pendant l’audience, Frédérick T. est agité, véhément. Sous pression, une rixe éclate avec le policier chargé de l’escorter. Ce type de rapport se rejoue en détention avec les surveillants et « il y a un effet boule de neige » indique le Dr Lambert. Les troubles dont ils sont atteints vont faciliter le passage à l’acte et conduire à de nouvelles condamnations, les maintenant en détention alors qu’ils ont une « capacité à tolérer la détention qui est très faible ».

La détention, un « facteur précipitant »

Souvent, les détenus atteints de troubles mentaux vont être dans un « triptyque rue-prison-hôpital psychiatrique », raconte le Dr Lambert. Pour beaucoup d’entre eux, ils ont déjà été admis dans un hôpital psychiatrique classique mais en ont été exclus en raison du nombre de places limitées et pour protéger les autres patients. Charline Becker confirme que des allers-retours entre la détention et l’hôpital psychiatrique, notamment dans l’attente d’une place en UHSA, cet « hôpital-prison » qui accueille les personnes détenues atteintes de troubles psychiatriques en hospitalisation complète de manière libre ou contrainte.

« Zone mixte » de l’UHSA de Lyon, première ouverte des 9 UHSA en France qui accueille les personnes détenues atteintes de troubles psychiatriques en hospitalisation complète. © Rapport de visite du CGLPL

C’est au sein d’un UHSA que, malgré le filtre de la détention, de nombreux détenus sont diagnostiqués seulement à leur arrivée. A l’UHSA de Lyon, il y a une proportion équivalente entre les personnes qui étaient déjà diagnostiquées et celles qui ont développé des troubles en prison, le contexte de la détention étant un « facteur précipitant » pour ces profils déjà fragiles et pouvant conduire à des premiers épisodes de décompensation, explique le Dr Lambert.

Des données existent sur l’impact que la détention peut avoir sur la santé mentale des détenus mais « la dernière étude nationale a plus de 20 ans », déplore Charline Becker, alors que la permanence téléphonique quotidienne de l’OIP reçoit très régulièrement des appels de détenus en détresse souffrant de troubles psychiatriques.

Au tribunal, faute d’expertise psychiatrique, l’audience est reportée.

Frédérick T. reste en détention, jusqu’à la nouvelle audience fixée au 30 janvier 2024, enfermé dans sa détresse.

Léocadie Petillot