Au sud de la Croix-Rousse, la fête ne se vit pas partout de la même manière. Tandis que les places concentrent l’affluence et les cris des manèges, les artères alentour s’imposent comme un espace de retrait, où d’autres publics trouvent leur place.

Vendredi 31 octobre, 14 h 24. En cette après-midi d’Halloween, à la Vogue des Marrons, les enfants costumés et leurs parents sont peu à peu rejoints par les écoliers et les jeunes en congés. Parmi eux, Annie, Élodie et Andy – lycéennes habituées de la vogue – viennent d’arriver pour profiter de ce qu’elles appellent le « juste milieu » : assez de monde pour sentir la fête, mais pas encore au point de « se sentir oppressées ». Les trois filles ne s’y trompent pas : s’il est  visuellement clair que la Vogue atteint son pic de fréquentation en soirée, nos données montrent que c’est bien sur la place de la Croix-Rousse que la densité autour des stands est la plus forte (fig. 1).

Figure 1 :  heatmap de la densité de visiteurs autour des stands de la Vogue des Marrons 2025.

📊 Encadré méthodologique – Méthode de construction de la heatmap de densité

Unité observée : Chaque stand.

Mesure : Relevé ponctuel pour chaque stand à un moment précis (entre 17 h et 18 h, le 30/10/2025). Le calcul additionne :

  • Utilisateurs en cours
  • Occupants des files d’attentes
  • Accompagnants à proximité immédiate

Restitution : Heatmap des zones chaudes/froides de la Vogue des Marrons.

⚠️ Limites : La carte ne couvre pas les flux circulatoires dans les allées et ne constitue pas une moyenne continue sur l’ensemble de la journée.

Place de la Croix-Rousse : le cœur battant de la vogue

À la tombée de la nuit, c’est précisément à l’angle sud-ouest de la place (fig 2) que tout s’entasse : arrivées de métro et de bus à proximité, circuits de voitures pour les enfants, chaises pour les parents… « Il y a pas mal de bruit, mais y’en a pour tout le monde », résume Hélène, assise sur l’une d’entre elles, qui découvre la vogue. « Traînée » ici par sa belle-sœur pour une sortie en famille, elle perçoit bien le contraste avec le reste de la fête foraine : « On est arrivés par le boulevard de la Croix-Rousse, c’était quand même plus calme. »

Figure 2 : heatmap de la densité de visiteurs autour des stands de la Vogue des Marrons 2025 – zoom sur la Place de la Croix Rousse.


Le calme, ce n’est en effet pas le fort de la Place de la Croix Rousse. Les cris d’euphorie qui s’éloignent puis reviennent, mêlés aux crissements métalliques des manèges, ne laissent aucun doute : la place est une enclave qui concentre les attractions à sensations. Nos comptages le confirment : sur l’ensemble du périmètre, ce sont ces attractions qui attirent le plus de visiteurs. Et, couplée à une forte capacité de rotation des flux de visiteurs, ces attractions expliquent donc en grande partie le succès de la zone de la vogue indiquée en orange sur la figure 4.

Le secteur sud-ouest de la Place de la Croix-Rousse de la Vogue des Marrons fait graviter un grand nombre de visiteurs autour de ses différents stands – adaptés à tous âges, souvent sensationnels, et avec une forte capacité de rotation des flux de visiteurs. Couplé à un positionnement géographique proche de l’accès aux transports en commun, la zone devient le véritable cœur de la fête foraine.

Le Boulevard de la Croix-Rousse : une artère au pouls calme

Généralement, les stands qui longent le boulevard de la Croix-Rousse, à l’ouest de la place, sont ceux qui attirent le moins. Point le plus froid de la vogue : le croisement 6-5 place des Tapis, trottoir face à GMF Assurances (cf. fig. 3 entouré en rouge). Le long du boulevard, au moment de nos relevés, non moins de onze stands sont inoccupés. Les annonces choc dans l’espoir d’attirer les foules se succèdent : « Les deux premières tentatives sont gratuites », annonce au micro le gérant d’un stand de pêche à la ficelle – en vain.

Figure 3 : heatmap de la densité de visiteurs autour des stands de la Vogue des Marrons 2025 – zoom sur le Boulevard de la Croix-Rousse.
Lecture : la zone entourée en rouge correspond à la zone la plus froide de la vogue ; c’est-à-dire à la zone qui contient les stands qui attirent le moins de visiteurs au moment des mesures.

Un secteur fui par les visiteurs ? Pas vraiment. La heatmap ne mesure que la densité autour des stands, sans tenir compte des flux de passage dans les allées. Or, si les stands du boulevard ne sont pas les plus fréquentés, l’espace reste, comme le jardin du Gros Caillou, un important couloir de circulation, comme indiqué par les lignes rouges dessinées sur la figure 4. La portion bleue qui y est représentée, plus calme encore que la zone verte – où se dressent la grande roue et le Free Dance (manège pendulaire emblématique de la vogue) –, souffre surtout de l’absence de grandes attractions. Il n’empêche qu’elle demeure prisée par un public en recherche d’autre chose que de sensations. Un public en quête de calme et de tranquillité.

Figure 4 : cartographie des stands et des flux de visiteurs de la Vogue des Marrons 2025.
Lecture : Les zones colorées du plus chaud (orange) au plus froid (bleu) correspondent à 4 zones identifiées de la Vogue des Marrons, classées en ordre décroissant par densité moyenne des foules autour des stands qu’elles abritent.

Dans la pénombre désormais installée, résonne le grincement régulier des deux roues usées d’un déambulateur. C’est celui d’Annabelle, la trentaine. Elle n’est pas du genre à aimer se masser dans la foule. Loin du tumulte compact de la place de la Croix-Rousse, elle avance lentement entre les machines à pinces. Pour elle, impossible de circuler « au milieu de tout le bordel » de la Place de la Croix-Rousse. « Ici, il n’y a pas tant de monde que ça, mais en tant qu’autiste et PMR [personne à mobilité réduite, NDLR], ça me va très bien ! Et puis c’est quand même moins stressant… » À travers son témoignage, Annabelle pose indirectement la question de l’accessibilité à la Vogue des Marrons pour les personnes en situation de handicap.

À quelques mètres de là, un jeune couple s’embrasse, pulsé par les boucles technos saturées que diffusent sans relâche les machines à pinces. Joscelin et Ella, habitants du quartier, n’auraient sans doute pas eu droit à un moment aussi intime au milieu des auto-tamponneuses de la place de la Croix-Rousse. « C’est vrai que la place, c’est l’endroit le plus dynamique, mais on est quand même plus tranquilles ici », sourient-ils. Quelques minutes avant la fermeture, c’est dans le calme de la zone la moins fréquentée de la vogue qu’ils ont décidé de finir leur soirée.

Ella (à gauche) et Joscelin (à droite), ici en train de jouer à une machine attrape-peluche, ont sciemment décidé de finir leur soirée dans une zone calme de la Vogue des Marrons. Cet espace, propice à la complicité, prodigue une intimité accrue par rapport aux « zones chaudes ­» de la fête foraine.