Dans une rue de Lyon, Jean-Raphaël, 54 ans, raconte son quotidien de sans-abri. Ancien DJ, il vit aujourd’hui de son allocation handicapée et de la sympathie des passants. S’il salue la solidarité des Lyonnais, il dénonce l’indifférence des institutions.

« Gagner sa vie ? Pas au sens pécuniaire », affirme Jean-Raphaël, assis sur son matelas dans une rue de Lyon. Depuis plus de cinq ans, il dort dehors, non loin de l’université Lyon 2. Avant cela, il a erré deux ans à Paris. Le trottoir est devenu son lieu de vie.
Les avantages de ce coin de ville, il les énumère avec pragmatisme : « Les toilettes de la BU, c’est parfait. Et les étudiants sont très intéressants, ils viennent du monde entier. » Les inconvénients, eux, sont constants : « La bouffe, le tabac… c’est cher, sans parler du froid et du fait de tout se faire voler », dit-il en riant.
Les Lyonnais, notamment les étudiants, se montrent souvent bienveillants. « Ils constatent ma situation et aussi ma façon d’être, alors ils me donnent sans que je demande. » Une générosité spontanée qui lui permet de tenir le coup. « Je gagne ma vie sans rien et avec rien. Parfois je manque de clopes, alors j’en demande, mais souvent les gens viennent vers moi. » Une forme de reconnaissance qu’il considère comme une rétribution.
Le passé de DJ : la passion comme capital symbolique
Avant la rue, il gagnait sa vie en musique. À 14 ans, il découvre la musique techno. Quelques années plus tard, il devient DJ et se passionne pour le groupe Dead Can Dance et l’art de faire danser. Aujourd’hui, il garde de cette époque une énergie et une présence qui attirent encore les passants. Mais sa vie est freinée par les douleurs croissantes de son ostéonécrose, dont il souffre depuis ses 18 ans. « Ça m’a flingué les os. Marcher, c’est une douleur permanente. »
Il fait maintenant « la grève de la mort ». Sa phrase résume à elle seule sa philosophie : vivre et rire. Malgré ses problèmes, il garde un ton détaché.
« Gagner sa vie », autrement
Jean-Raphaël vit dans la rue, mais ne s’y abandonne pas. « On me prend pour un anti-boulot, comme si j’avais pris une retraite anticipée », ironise-t-il avec agacement. Bien qu’il ait comme principal objectif de retrouver un appartement et un emploi, pour lui, « gagner sa vie » n’a plus le même sens économique qu’autrefois : c’est continuer d’exister, d’échanger, de se faire respecter, sans quémander.
« Dieu, c’est un être de lumière arrivé devant toute cette noirceur », confie-t-il avec émotion. Face à la dureté de la vie, cette conviction semble agir comme un bouclier. Parfois, sous ses mots, transparaît une fierté : celle d’un homme vivant, qui refuse la pitié comme le mépris. Il rappelle qu’on peut encore « gagner sa vie », non pas en argent, mais « en humanité ».
Les institutions, grandes absentes
L’homme se sent trahi par les institutions. S’il pointe du doigt les centres d’hébergement « où ceux qui sortent de prison sont mieux accueillis que nous », il dénonce aussi la « super police, se sont des merdes infinies. Si on en est là, c’est à cause d’eux ». Il raconte avoir été agressé au couteau par un autre sans-abri. « La police m’a simplement répondu : “Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ?” »
Son ressentiment s’étend aux élus qui aggravent une situation déjà complexe. « Grégory Doucet surfe sur les tendances comme l’écologie alors que les rues n’ont jamais été aussi sales. Tous les maires, c’est pareil. Et Micron [un surnom de Macron], avec ses promesses de “zéro SDF”, c’est du vent. » Malgré sa colère, il ne rejette pas tout. Il touche l’Allocation aux Adultes Handicapés (AAH) et s’en contente : « Mille euros, c’est pas beaucoup, avant Micron c’était mieux. Je ne mange pas tous les jours, mais je ne suis pas compliqué. Ce qui me fait tenir, c’est les contacts avec les autres. »
