MASTERCLASS. Jeudi 15 octobre, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki est revenue sur son parcours au Pathé Bellecour, dans le cadre du Festival Lumière. De Caramel à Capharnaüm, ses films interrogent les contradictions de la société libanaise. Entre engagement, recherche d’authenticité et doutes, la cinéaste s’est confiée sur sa manière de raconter son pays.

Nadine Labaki, au centre, applaudie par le public à l’issue de sa masterclass au Pathé Bellecour, jeudi 15 octobre 2026. Photo Maria Atallah

« Je n’ai jamais eu autant peur de ma vie. » Nadine Labaki évoque les critiques suscitées par Capharnaüm (2018), jeudi 15 octobre, devant une salle comble au Pathé Bellecour, à Lyon, lors d’une masterclass du Festival Lumière animée par le journaliste et critique de cinéma Jean-Claude Raspiengeas. Son troisième long métrage, qui suit un enfant livré à lui-même dans les rues de Beyrouth, avait pourtant connu une consécration internationale : prix du jury au Festival de Cannes et nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Mais le film suscite aussi de vives critiques. Nadine Labaki revient notamment sur les accusations de « poverty porn», sans nommer leurs auteurs. C’est dans Les Cahiers du cinéma, que Cyril Béghin estime que « l’épaisseur misérabiliste confine vite au poverty porn », une expression qui désigne l’exploitation de la misère à des fins spectaculaires.

« J’en suis arrivée même à douter de ma propre intention », confie la cinéaste. Avant Capharnaüm, elle avait consacré plusieurs années à se documenter sur la situation des enfants marginalisés au Liban, fréquentant tribunaux et associations. Un travail de terrain qu’elle a raconté dans le podcast Sardé en 2021. Ces accusations l’ont profondément affectée. « Ça m’a fait un vrai trauma », raconte-t-elle face au public, évoquant une thérapie et des années de doutes. Elle dénonce désormais ce qu’elle appelle un « tribunal public » : « On a l’impression d’être lynché à la moindre virgule mal placée, ou point mal placé, ou mot mal placé, ou position, ou perspective sur les choses. Mais on n’a même plus le droit à l’erreur. »

De la frustration à la création

Bien avant que les critiques ne la fassent douter de sa légitimité à raconter certaines histoires, le cinéma représentait pour Nadine Labaki un moyen de s’évader. Enfant pendant la guerre civile libanaise 1975-1990, elle découvre les films grâce aux cassettes vidéo louées près de chez elle. Ils lui offrent une échappatoire aux abris et aux coupures d’électricité. Plus tard, elle fait ses armes dans la publicité et les clips musicaux, avant de réaliser Caramel (2007).

Dans un salon de beauté beyrouthin, cinq femmes composent avec leurs désirs et les attentes de la société. Pour écrire Caramel, Labaki s’inspire des femmes de son entourage, chez lesquelles elle perçoit « une espèce de dissonance entre ce qu’elles sont devenues et ce qu’elles auraient aimé être ». Elle évoque aussi une autocensure intériorisée en grandissant au Liban : « On apprend à dire des choses de manière détournée, douce, de manière à être acceptée. » Tourné avant la guerre de 2006, Caramel lui apparaît aujourd’hui comme le souvenir d’un Beyrouth disparu.

Avec Et maintenant on va où ? (2011), la colère prend une autre forme. Enceinte de son premier enfant lorsque éclatent de nouvelles violences confessionnelles, elle imagine des femmes prêtes à tout pour empêcher les hommes de leur village de reprendre les armes. « Pourquoi ne pas donner aux femmes le pouvoir de décider de la paix ? », s’interroge la réalisatrice. Derrière l’humour et les séquences musicales, elle rend hommage aux femmes de sa famille, endeuillées par la guerre et toujours vêtues de noir.

« Je suis toujours à l’affût de ce moment de vérité »

Chez Nadine Labaki, la recherche d’authenticité influence aussi sa manière de tourner. Pour Capharnaüm, elle fait appel à des acteur.ices non professionnels, dont les expériences personnelles font écho à celles des personnages. Plutôt que de leur imposer des dialogues, elle s’appuie sur leur vécu et laisse une place importante à l’improvisation.

Pendant six mois de tournage, la frontière entre fiction et réalité devient parfois difficile à distinguer. Pour rester au plus près des acteurs et capter leurs réactions spontanées, Labaki transforme même le porte-bébé de sa fille en support pour son moniteur vidéo. Une manière de se déplacer librement au milieu des scènes, dans ce qu’elle décrit comme un « chaos organisé ».

« Je suis toujours à l’affût de ce moment de vérité », explique la cinéaste. Une recherche qui brouille les frontières entre documentaire et fiction et ancre ses films dans le réel.

Ce qu’il reste à raconter

Nadine Labaki a également évoqué ses projets à venir. Il y a quelques jours, elle a achevé l’écriture de son prochain film, consacré à plusieurs femmes de pays et de cultures différents, chacune traversant une étape charnière de sa vie. La cinéaste évoque également le corps féminin parmi les sujets explorés, sans dévoiler davantage son projet.

Reste une question qu’elle ne parvient pas encore à résoudre. Interrogée par L’Écornifleur sur ce qu’elle n’arrive pas à raconter du Liban, elle répond : « La question qui me taraude le plus, c’est comment parler de ce qui se passe actuellement au Liban avec responsabilité. » Face aux destructions, à la souffrance et aux injustices, elle ressent la nécessité d’en parler, sans savoir encore comment. « Je sais qu’à un moment, il va falloir en parler. Mais je sais qu’il faut du temps pour aborder les choses de la manière la plus responsable possible. »

 

  • Dans trois langues, elle pèse les silences comme les mots. C’est une future journaliste engagée dont les attaches s’étendent de Lyon au Levant.
    Son regard « de l’intérieur » éclaire autrement l’actualité du Moyen-Orient avec une perspective personnelle et nuancée. Sous ses airs nonchalants, découvrez une vraie guerrière de la plume !

     

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