REPORTAGE. Ils étaient près de 5000, petits et grands, à venir (re)découvrir le cinéma de Chaplin en trois courts métrages accompagnés en live par le pianiste Didier Martel. L’Écornifleur a pris place dans la Halle Tony Garnier, métamorphosée pour l’occasion en salle de cinéma géante, dans une atmosphère joyeuse grâce à un cinéaste qui traverse les générations. 

Didier Martel devant la Halle Tony Garnier à l’issue du ciné-concert. Photo : Noélia Filiol

« Ça commence bientôt ? » L’enthousiasme de Margot, 8 ans et deux grands yeux écarquillés, est communicatif. Elle pivote sur son siège en bois, cherchant la cabine du projectionniste, puis scrute à nouveau l’écran et le piano. Ce dimanche matin, la séance de cinéma relève du spectacle dans la salle principale de la Halle Tony Garnier, dont la structure d’acier évoque vaguement l’usine aux engrenages des Temps Modernes (1936). Il faut dire que l’immensité du lieu n’est pas de trop pour accueillir les spectateur.ices, venus nombreux. 

La projection commence, la salle résonne des rires de spectateur.ices de tout âge, hilares devant la pantomime de Chaplin en trois actes. Du Charlot boxeur (1915), aux grands gestes désarticulés, au Charlot Musicien (1916), touchant et romantique, le cinéaste provoque toujours autant de réactions et traverse les générations. 

Un pied de nez au monde des adultes 

« J’ai entendu nettement plus de rires d’enfants que d’adultes », sourit Didier Martel, qui accompagne les courts métrages en live au piano. « Les gamins se lâchent, ne se retiennent pas de rire, et les adultes emboîtent le pas. » Faisant fi des codes habituels, certains jeunes spectateur.ices n’hésitent pas à commenter en direct le combat de boxe opposant Charlot, boxeur, à un adversaire de deux fois sa taille, se dressant sur leurs sièges et levant haut les bras à la victoire de l’acteur. Un entrain qui, selon Didier Martel, s’apparente aux réactions du public à l’invention du cinéma, lorsque celui-ci relevait encore du spectacle, et où le public était directement pris à partie. L’énergie des enfants emporte même la salle entière lorsque le pianiste initie un air très rythmé et que la foule commence à applaudir sur le même tempo : « J’ai été surpris, je n’avais jamais vécu ça dans une salle pareille », confie Didier Martel. « C’est un moment où je me suis senti porté, ça et le rire des enfants, bien sûr », ajoute-t-il. 

Au-delà de son allure et de ses mimiques emblématiques, Chaplin exécute aussi un magnifique pied de nez au monde des adultes. L’absurdité des situations dans lesquelles il se retrouve empêtré est aussi provoquée par ce dont il se moque : les excès du capitalisme et le détournement d’argent des deux patrons, habilement caricaturés dans Charlot chef de rayon (1916), en font partie. « Il parvient à montrer les côtés plus sombres de notre société », acquiesce Didier Martel. « Ses films ont une profondeur et une capacité à faire réfléchir, à toucher, tout en parvenant à faire rire les enfants, ce qui est assez unique », analyse-t-il. Un Chaplin qui n’a pas pris une ride, donc, dans sa posture ou par les thèmes abordés. 

Note après note, un héritage à transmettre 

Que serait le cinéma muet sans la musique qui l’accompagne ? Ce dimanche matin, la performance de Didier Martel en live relève à 80 % de l’improvisation : « Avec Chaplin je sais à quoi m’attendre, je visionne les films à l’avance pour anticiper ce que ça m’évoque comme sensations, mais le jour même j’essaye de laisser le plus de place possible à la créativité ». La musique live apporte une dimension particulière : on alterne le regard entre les cascades farfelues du personnage à l’écran et les mains dansantes du pianiste, en perpétuel mouvement, dans un rythme parfois follement rapide. 

Pour Didier Martel, le ciné-concert est aussi l’occasion d’expérimenter de nouvelles techniques comme le « stride » , très utilisé par les pianistes du début du XXe siècle et qui consiste à réaliser les accords et accompagnements de la main gauche pour laisser libre cours à la créativité de la main droite. « C’est très stimulant, même si je ne suis pas spécialiste de cette musique, ici j’ai l’opportunité de la travailler », conclut-il. « Je me challenge un peu, et c’est un bonheur de pouvoir le faire sur du Chaplin. »

La séance prend fin. Margot affiche un sourire ravi : « C’était trop drôle ! » avant de s’enfuir sans plus tarder vers le stand boutique en quête du visage emblématique de Charlot, en souvenir de sa première rencontre avec le personnage. 

  • Une chute sur une paroi stéphanoise pour tomber à Lyon, l’escalade et Noélia se sont suivies durant 7 ans, son intérêt pour le journalisme lui, ne l’a pas laissée chuter. Casque posé, micro allumé, elle est là pour commander les ondes. Alternative dans ses goûts musicaux, imaginative quel que soit le support, sa créativité fera des infos une prod envoûtante. 



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