ENTRETIEN. À quelques jours de la projection au Festival Lumière du film de science-fiction Ghost in the Shell, L’Écornifleur s’est entretenu avec Nicolas Sigoillot, chercheur en civilisations anglo-saxonnes, professeur à Sciences Po Lyon où il anime un séminaire de recherche intitulé « science-fiction et société ». Il livre sa vision du film.

Le Major Motoko Kusanagi dans Ghost In the Shell. Ⓒ 1995 Kodansha/Shirow Masamune/Bandai Visual/Manga Entertainment

Imaginez, une ville où des écrans géants holographiques s’invitent dans de vieux quartiers délabrés et inondés, et où la couleur grise domine l’espace. Dans ce décor, des scènes d’action rapides succèdent aux longues séquences sur la ville pluvieuse. Bienvenue dans l’univers de Ghost in the Shell. Dans sa programmation, le Festival Lumière le décrit comme un « film visionnaire sur l’IA et sur le rapport hommes/machines ». Une analyse que ne partage pas Nicolas Sigoillot : « moi, je ne suis pas d’accord, je trouve que ça ne parle pas d’intelligence artificielle. »

Le festival inscrit le film dans le genre du cyberpunk, un sous-genre de la science-fiction qui dépeint souvent un monde dystopique dominé par la technologie. C’est un « univers où la technologie et la biologie ne font qu’un. Et où l’humain dépasse sa condition purement biologique », estime Nicolas Sigoillot. Dans Ghost In the Shell le personnage principal, le Major Motoko Kusanagi, est une cyborg, une humaine au corps artificiel. Le genre « a tendance à critiquer la société, dans le sens où tout va trop vite, à tel point que l’humain lui-même s’est augmenté », explique-t-il.

La ville fictive de New Port City. Ⓒ 1995 Kodansha/Shirow Masamune/Bandai Visual/Manga Entertainment

« Ghost in the Shell, c’est du cyberpunk inversé »

Ce film d’animation de Mamoru Oshii, sorti au Japon en 1995, s’inspire du manga du même nom de Masamune Shirow. L’intrigue se déroule en 2029 et raconte la traque par la cyber-policière Motoko Kusanagi du Marionnettiste, un cybercriminel capable de manipuler les consciences à travers les réseaux informatiques.

« Ghost in the Shell, c’est du cyberpunk inversé. C’est un film qui parle de métaphysique et qui renverse la question qu’on a souvent dans la science-fiction », estime Nicolas Sigoillot.  Là où le cyberpunk classique interroge ce que la technologie fait à l’humain, le film réfléchit sur ce qu’est l’humain. À l’inverse de ce qu’écrit le festival, l’intelligence artificielle n’est donc pas au centre du film selon le chercheur. 

L’affirmation peut surprendre. Au fil du récit, le Marionnettiste s’avère être un programme informatique qui se proclame forme de vie et demande l’asile politique. On pourrait y voir une IA. Mais pour le chercheur ce n’en est pas une : « C’est une vraie personne qui a vraiment une conscience d’elle-même. Ce n’est pas une intelligence artificielle car elle n’a pas été créée. Elle s’est créée elle-même. »

La mise en scène d’une réflexion métaphysique

Cette réflexion sur l’essence de l’humanité est au cœur du concept du ghost, ou fantôme en français, défini comme une conscience d’être. C’est en la possédant que le Major Kusanagi se sent humaine malgré son corps complètement artificiel.

Motoko Kusanagi remonte à la surface après avoir plongé dans la mer. Ⓒ 1995 Kodansha/Shirow Masamune/Bandai Visual/Manga Entertainment

C’est cette question qui l’anime notamment pendant la scène du bateau. Dans une longue séquence, calme et sans musique, elle échange avec Bato, son collègue cyborg, sur ce qui fait d’elle une humaine. « Mes pensées, mes souvenirs sont nés au gré de mes expériences. […] Je perçois et utilise les informations par centaines de milliers et tous ces phénomènes en s’associant et se mélangeant déterminent et construisent ma conscience », lui confie-t-elle.

Au contraire, le personnage de l’éboueur, au « corps naturel », est « peut-être le plus déshumanisé de tous », d’après Nicolas Sigoillot.  Il vit dans une expérience simulée suite au piratage de son ghost par le Marionnettiste, qui lui a implanté de faux souvenirs. 

Les longs plans séquences sur la ville sont accompagnés d’une musique religieuse composée par Kenji Kawai. Ce choix permet d’évoquer la  question de la transcendance, selon le chercheur : « Il n’y a rien de plus humain que la religion. C’est un produit de l’humanité pour essayer d’expliquer sa condition [humaine]. »

« Ghost in the Shell, on peut le faire parler d’IA. On peut le réinterpréter. C’est à ça que sert l’art », estime Nicolas Sigoillot. Une lecture de ce film en 2026, alors que l’IA fait débat, sera différente de celle des années 1990. « Et c’est pour ça que le film est visionnaire. Je pense qu’à chaque fois qu’on le regardera, on le trouvera de mieux en mieux », conclut le chercheur. 

Ghost in the Shell sera projeté le 14 octobre à l’Institut Lumière, les 16 et 18 octobre à UGC Confluence et le 17 octobre au Comoedia.

  • Yseult Roturier

    Le documentaire de National Geographic sur l’effondrement de la population d’orangs-outans causé par l’exploitation palmière, découvert à seulement 13 ans, elle ne risque pas de l’oublier. Elle découvre alors les conséquences dévastatrices du réchauffement climatique, qui deviendront son cheval de bataille dans le journalisme. 

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