ANALYSE. Sur les réseaux sociaux, revendiquer sa cinéphilie peut autant permettre de défendre des œuvres invisibilisées que de se distinguer du grand public. Entre sentiment de mépris et défense du cinéma minoritaire, L’Écornifleur interroge les frontières de la cinéphilie en ligne.

« Contrairement à vous, je suis une vraie cinéphile. » Sur le réseau social TikTok, l’influenceuse CiinéChill liste dans une vidéo « face cam » ses caractéristiques qui font d’elle une véritable cinéphile. L’influenceur Dunkunt s’insurge en vidéo interposée contre des propos qui contribuent, selon lui, à ce que le cinéma reste un art très élitiste. Ces deux contenus, qui comptabilisent des dizaines de milliers de vues, illustrent une tension qui traverse la cinéphilie : comment défendre une exigence cinématographique sans transformer ses goûts en marqueur de supériorité ?
KI:NO est l’un de ces créateur.ices de contenu. Il comptabilise plus de 8 000 abonnés sur YouTube et TikTok. Contacté par L’Écornifleur, il raconte : « J’ai un peu de mal avec le terme cinéphile, un mot un peu fourre-tout. Ça donne l’image contemporaine de quelque chose d’un peu méprisant et un peu hautain qui pète plus haut que son cul. » Il dénonce aussi les travers du milieu cinéphile : « Il faut avoir l’air sérieux, et il faut faire ses preuves », en pointant la tendance à donner plus d’importance aux œuvres plus « niche ».
C’est un aspect sur lequel il est vigilant, faisant en sorte que le cinéma soit le plus accessible possible. Il a récemment réagi à une vidéo de deux influenceur.euses cinéphiles qui qualifient le film Avatar de « merde » et d’ « atrocité ». KI:NO leur reproche, dans une autre vidéo, de vouloir amuser la galerie et de limiter l’art à une logique politique et idéologique.
« Des formes de mépris de classe »
Charlotte, étudiante en sciences politiques, partage ce malaise envers les cinéphiles : « J’ai tout le temps l’impression d’être dans une sous-culture. Ça me fait culpabiliser », confie-t-elle. Ce ressenti apparaît aussi dans un sondage mené auprès des abonné.es Instagram de L’Écornifleur : sur les 63 répondant.es, 74 % déclarent s’être déjà senti.es jugé.es ou méprisé.es par un.e cinéphile en raison des films qu’ils ou elles regardent.
Un ressenti qui ne sort pas de nulle part. Jean-Marc Leveratto, enseignant-chercheur en sociologie de la culture à la retraite, explique ce qui définit le cinéphile. « Ce sont les stratégies de distinction de certains consommateurs qui cultivent une identité différente, et affirment la supériorité et la singularité de leurs goûts », détaille-t-il. « On peut relever parfois des formes de mépris de classe », ajoute l’ex-chercheur. Le mépris de classe n’est en revanche pas systématique et ne s’exerce pas forcément du haut vers le bas. Certaines œuvres cinématographiques peuvent être d’autant plus valorisées lorsqu’elles ont été sujettes à un mépris de classe, précise Jean-Marc Leveratto.
« Une défense du cinéma minoritaire »
Mais la cinéphilie ne peut pas être réduite au mépris et à la distinction. Gaël, réalisateur de documentaires, s’agace d’un débat qui, tout comme les discours méprisants, n’a pas lieu d’être. D’après lui, ces discours relèvent plutôt de stratégies économiques des influenceur.euses visant le buzz, ou d’une insécurité vis-à-vis de leur propre culture cinématographique. En revanche, la cinéphilie, pour Gaël : « C’est aussi une défense du cinéma minoritaire, du cinéma éclipsé ».
Il observe que quand les productions non occidentales ne reprennent pas les codes du cinéma hollywoodien, elles sont invisibilisées ou décrédibilisées. Gaël mentionne le cinéma africain, souvent réduit aux productions de Nollywood, l’industrie cinématographique nigériane. « C’est quelque chose de défini comme d’ultra industriel, de production de films en masse, réputé comme étant de mauvaise qualité. C’est une bêtise », explicite-t-il. Ces préjugés occultent des productions mises en difficulté par un système économique qui étouffe tout ce qui ne lui ressemble pas. Gaël mentionne notamment sa découverte de Rencontrer mon père, documentaire du réalisateur sénégalais Alassane Diallo. « Il m’a fallu aller dans un festival spécifique à Paris où il n’y avait d’ailleurs pas beaucoup de gens pour entendre parler de ce genre de cinéma », raconte-t-il.
« À l’échelle interpersonnelle, il y a une inversion à certains moments. Le sujet du cinéphile méprisant est devenu tel qu’il y a aussi des interactions où l’on va dire : “Toi, de toute façon t’es cinéphile”, c’est aussi un geste chargé de mépris », constate Gaël. Il donne l’exemple du réalisateur roumain Radu Jude, l’un de ses réalisateurs préférés. « Souvent, ça prête à sourire, parce qu’un cinéaste roumain, ça ne peut pas être vu autrement que comme quelque chose de très niche ou très étrange », conclut Gaël.
