ENTRETIEN. Alors que deux épisodes de la série documentaire Le Siècle de Costa-Gavras qu’il a co-écrite sont diffusés au Festival Lumière, l’un des fondateurs de Mediapart a répondu aux questions de l’Écornifleur sur l’œuvre du cinéaste, à l’heure d’une concentration économique plus forte que jamais.

La filmographie de Costa-Gavras est remise à l’honneur par l’édition 2026 du Festival Lumière. Co-écrit et réalisé par Edwy Plenel et Yannick Kergoat, Le Siècle de Costa-Gavras retrace la traversée du 20e siècle du réalisateur franco-grec de 93 ans, connu pour ses films Z et Music Box. L’aboutissement d’une longue collaboration entre deux figures intellectuelles et cinématographiques majeures. La sortie de la série est prévue le 18 octobre sur la plateforme Arte TV.

Edwy Plenel, Costa-Gavras et la productrice Michèle Ray-Gavras pour la première projection de son film Le Dernier Souffle au festival cinéma de Salon-de-Provence, le 15 mars 2025 ©Aurélien Voirin MESINFOS

Qu’est-ce qui vous a amené à co-écrire cette série documentaire ?

J’aime saisir des occasions qui sont liées à des amitiés ou des complicités. Ça ne part pas d’une décision abstraite de ma part. C’est Michèle Ray-Gavras [l’épouse de Costa-Gavras, ndlr] qui s’est dit qu’il faudrait faire une série autour du cinéma de Costa. Elle m’a mis en relation avec Yannick Kergoat, qui a longtemps été monteur sur plusieurs de ses films, et qui depuis est devenu un ami, puisque c’est lui qui a fait le film Personne n’y comprend rien sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi. Il y a deux saisons, dix épisodes. La première s’appelle « L’Espoir », la seconde « La Résistance ». Le principe de chaque épisode, c’est d’utiliser comme matériau à la fois les films, des archives et des entretiens inédits avec Costa-Gavras.

Pourquoi Costa-Gavras ?

L’année de mes 16 ans, en 1968, je suis à Alger. Et j’assiste au tournage de Z, qui est un film totalement paradoxal : c’est l’histoire d’un assassinat politique, l’histoire d’une défaite, de dictatures militaires en Europe. Le tour de magie de ce film, c’est qu’on en ressortait regonflé.e, avec l’envie de ne pas accepter les injustices. Pour toute une génération et à l’échelle du monde, c’est un film mythique.

Le cinéma de Costa-Gavras a accompagné la prise de conscience de ma génération sur le monde, ses injustices, les révoltes nécessaires, les lucidités exigeantes. Le choc qui représente Z est ce qui donne sa tonalité à cette série et à mon livre Tous les films sont politiques : l’irruption d’un cinéma politique grand-public, pas d’un cinéma militant, pas d’un cinéma qui fait la morale, pas d’un cinéma qui prétend défendre la ligne juste. Mais d’un cinéma qui, par le spectacle, par l’émotion, par la sensibilité, par l’action, par la dynamique d’un film, vous fait réfléchir.

Ce qui m’intéresse, c’est la constance de Costa-Gavras. C’est une exception, sur la durée – 20 longs métrages, une cohérence tenace. Il a une œuvre qui tient tous les bouts. Il n’a pas renoncé à ses principes, à ses valeurs.

La série replace constamment les films de Costa-Gavras dans leur contexte historique. Qu’est-ce qu’ils nous disent de notre présent ?

Costa est né en 1933, quelque temps après l’installation d’Hitler au pouvoir. Au fond, il n’a loupé aucune grande question de notre époque. Il nous lègue un cinéma avec une forme d’éternité. Tout le propos de la série, c’est la résonance de son cinéma avec le présent. Combien ses films qui sont situés dans des contextes particuliers ne sont pas datés. Ce n’est pas une série de spécialistes du cinéma, c’est une série pour tout le monde, du point de vue du public.

Après Z, il fait L’Aveu, sur l’imposture du stalinisme et les crimes commis au nom d’une prétendue cause émancipatrice. Les épisodes 4 et 5 qui sont diffusés au Festival Lumière sont très forts. Missing et État de Siège parlent de l’impérialisme américain et ses ravages, c’est très actuel avec Trump et l’Amérique latine. Puis de manière très pionnière, il met les pieds dans le plat sur la collaboration de Vichy et ses sections spéciales, sur ce passé qui ne passe pas en France. Ça aussi, ça nous parle d’aujourd’hui.

Le cinquième épisode est sur un film « maudit » de Costa-Gavras, Hannah K., sur la question israélo-palestinienne. Gavras s’attaque à ce sujet, et le traite de manière formidable, avec clarté. C’est le film grand public qui pose les questions essentielles sur ce qui est dramatiquement exacerbé par la politique du pouvoir d’extrême-droite en Israël. C’est un épisode qui me tient à cœur parce qu’on le lie avec Music Box – un film sur la Shoah, sur l’oubli, le déni, sur les criminel.les de guerre qui ont été protégé.es et sauvé.es.

Edwy Plenel et Costa Gavras au Festival « Épinal fait son cinéma », qui s’est tenu du 18 au 23 mars 2025  ©ÉpinalFaitSonCinéma

Qu’est-ce que le cinéma de Costa-Gavras a en commun avec votre conception du journalisme ?

J’aime être emporté par le cinéma. Je ne suis pas un critique, je suis un spectateur. J’aime le spectacle, que quelque chose nous habite quand on sort du cinéma. Notre époque manque cruellement de récits, on le voit aujourd’hui avec ce qu’on appelle le présentisme : un présent monstre, un présent omniprésent, un présent qui nous envahit, qui nous paralyse, qui nous immobilise, qui nous empêche de réfléchir, de mettre en perspective, qui efface le passé, qui bouche l’avenir. Dans mon livre Tous les films sont politiques, j’ai repris un texte de Walter Benjamin sur le « raconteur ». Le « raconteur », c’est celui qui nous donne cette ampleur de champ, cette ampleur de vision, qui nous permet d’essayer d’inventer un chemin d’émancipation et de liberté.

Dans le travail de Costa-Gavras, il y a toujours une forme d’enquête, ce qu’il appelle un « dossier ». Il essaye d’être au plus près du réel. Hérodote, grec, est considéré comme l’inventeur de l’histoire, comme narration du passé. « Histôr » en grec peut aussi se traduire par « enquête ». Il n’y a pas de présent sans passé. Le présent est plein de passé, est encombré de passé. Et le passé est plein d’à présent.

C’est comme pour les journalistes. On peut faire l’enquête la plus complète possible, mais il faut savoir la raconter, de manière à ce que le papier soit comme un toboggan qui vous emmène en bas. On retrouve cette forme d’écriture chez Costa. On ne fait du bon journalisme que si on connaît le contexte. Notre travail, c’est de constituer un puzzle. Vous pouvez avoir un scoop isolé, mais pour qu’il ait de la force, il faut que vous ayez toutes les autres pièces du puzzle.

L’entrée du milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré au capital d’UGC a récemment été dénoncée par plus de 600 professionnel.les du cinéma dans Libération. Face à cette concentration, le cinéma peut-il encore être un espace de résistance ?

C’est une bataille. Les nuages sont là, les ombres sont là, elles s’accumulent. Mais il faut toujours se battre. « Tous les films sont politiques », c’est une formule de Costa-Gavras que je reprends. Il s’est battu. Il avait affaire aux studios hollywoodiens, à une logique de business, de rentabilité, parfois de conformisme, de brutalité. Il a fait en sorte qu’il puisse avoir la maîtrise de ses films jusqu’à la post-production en France, y compris ses films américains. Il a construit son indépendance.

Quand on est face à des vents contraires qui portent un imaginaire du repli, un imaginaire de la haine, de la violence, du chacun pour soi, du bouc émissaire, il faut en face qu’on ait un imaginaire pour nous rassembler. Pour nous donner de la force et nous donner envie de résister. On n’atteint pas l’horizon quand on fait une randonnée, mais c’est l’horizon qui nous donne envie de nous élever, d’aller embrasser le spectacle du monde. Il est vraiment essentiel de savoir enchanter nos propres résistances. Le cinéma de Costa nous invite à nous rassembler sur l’essentiel, à veiller sur ce que nous avons en commun. C’est pour ça que son œuvre est très importante pour nous donner de l’espoir et nous appeler à résister. Elle est là pour nous dire qu’il ne faut pas renoncer.

Les séances au Festival :

  • Épisode 4 État de siège et Missing – Les Démocraties meurent aussi : Pathé Bellecour, mardi 13 octobre à 15h45 –  En présence de Costa-Gavras et Edwy Plenel

  • Épisode 5 Hanna K. et Music Box – Ce passé qui ne passe pas : Lumière Terreaux, mercredi 14 octobre à 11h – En présence de Costa-Gavras et Edwy Plenel