Lieux d’isolement et de restriction des libertés, les prisons sont aussi l’endroit où de nombreuses personnes se rapprochent de la foi. La religion en prison étant trop souvent réduite au fanatisme sous des termes racoleurs, L’Écornifleur est allé à la rencontre de croyants à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas.

La pièce ressemble à n’importe quelle salle polyvalente. Un sol en lino de couleur beige, des murs blancs, des néons blafards. Dans un coin, un petit lavabo et, dans un autre, un piano droit « qui sert pour la chorale protestante », indique Mebarki, 28 ans, qui assiste comme à son habitude au culte du vendredi.
Le 22 mars 2024, une vingtaine d’hommes est réunie pour la salat (la prière islamique), mais « il y a moins de gens que d’habitude », souligne-t-il. Comme tous les vendredis, elle se déroule dans une salle dédiée du « pôle soc’ », comme l’appelle un surveillant. Adossé le long des murs de la salle où des tapis de prière ont été installés, tout le monde discute. On entend des rires, d’autres récitent des versets.
Sur le pas de la porte, Anouar, aumônier musulman à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas depuis 2009, s’apprête à officier « une salat comme à l’extérieur ». Une prière à laquelle assistent Mebarki et les autres, tous détenus dans la prison du sud lyonnais. Après quelques minutes, un homme se lève et ouvre la prière en chantant. Tout le monde se tait. Anouar s’adresse ensuite au groupe. En ce douzième jour de ramadan, il revient sur l’histoire et le sens du jeûne. Le silence règne tout au long de sa prise de parole. Seuls le gazouillis des oiseaux par la fenêtre et les « Amin » récités d’une même voix viennent le briser.
« Beaucoup plus de religiosité en détention qu’à l’extérieur »
Après le culte à Lyon-Corbas, Sami et d’autres viennent partager leurs expériences. Lui était « déjà croyant par le passé », mais la religion « est devenue plus importante » depuis qu’il est arrivé à la maison d’arrêt.
Président de l’association 100Murs, visant à prévenir la récidive et accompagner la réinsertion, Karim Mokhtari a trouvé la foi lors de son incarcération dans les années 1990. Joint par téléphone, il désamorce tout de suite : « Ce n’est pas venu comme une lumière ou une voix qui me donne un chemin ». Celui-ci a vécu six années et demie d’emprisonnement et trente ans plus tard, il parle encore de la religion comme d’une force « spirituelle et philosophique ».
Contactée par téléphone, Anik Boissat, représentante de l’association nationale des visiteurs de prisons (ANVP) à Lyon, rapporte que depuis un an et demi, il y a « un regain d’intérêt pour la religion chez les jeunes ».
« Énormément de personnes nous demandent la Bible, ça m’étonne toujours », témoigne Marie-Pierre, aumônière catholique depuis neuf ans dans la région. Elle partage l’exemple récent d’un détenu en voie de conversion : « C’est quelqu’un qui a découvert la foi en détention, il va demander le baptême ».

Le phénomène de la conversion religieuse en détention a été étudié par le sociologue Thibault Ducloux. « Si on compare la prison à la société ordinaire, il y a beaucoup plus de religiosité en détention qu’à l’extérieur », souligne l’auteur de l’ouvrage Illuminations carcérales. Au terme d’une enquête sociologique menée entre 2014 et 2016 dans une maison d’arrêt, il a suivi l’arrivée en prison de trente-deux hommes non-croyants. Parmi eux, quinze ont montré des variations de comportements religieux, soit près de la moitié des personnes suivies.
S’il est difficile d’estimer le nombre de personnes qui se rapprochent de la foi, cela l’est encore plus dans la maison d’arrêt de Lyon Corbas. « Ça tourne beaucoup », explique un surveillant. En principe, ce type d’établissement pénitentiaire accueille, les personnes en détention provisoire ou purgeant une peine de deux ans maximum.
Dans la maison d’arrêt de la région où Marie-Pierre intervient, parmi les quelque 800 personnes incarcérées, il y a « entre soixante-dix et quatre-vingts personnes qui demandent à voir un aumônier [catholique, ndlr] en cellule ou à venir le dimanche à la messe ». Alors que, dans ce centre pénitentiaire, « la majorité de la population religieuse est musulmane », précise-t-elle.
Du quartier arrivants à la salle de culte
Aumônières et aumôniers sont un des premiers contacts des personnes qui arrivent en prison. Dans le quartier arrivants, aussi appelé « QA », les personnes détenues doivent être informées de la possibilité de rencontrer un aumônier. « C’est vrai qu’ils sont en principe informés… Mais vous savez, pour les primo-arrivants, le choc carcéral c’est un truc qui casse », estime Marie-Pierre. S’il lui est possible d’y « proposer une bible par exemple », elle ne peut le faire « qu’au quartier arrivants, autrement on n’a pas le droit de faire du prosélytisme », complète-t-elle.
Ces personnes sont présentes quotidiennement dans les établissements et y circulent librement. Parmi leurs rôles : organiser le culte mais aussi rencontrer les personnes détenues « dans les cellules où on est demandé », raconte Marie-Pierre. L’occasion de parler religion « mais pas que, on est aussi là pour écouter », souligne-t-elle. De son côté, Sami explique que dans la prison du Sud de Lyon, les précisions sur le culte sont affichées dans les couloirs des bâtiments ainsi que la possibilité d’assister à d’autres cultes. Ce que font Mebarki et d’autres détenus qui assistent notamment au culte protestant du samedi, pour échanger et discuter.
À Lyon Corbas, où près de 950 personnes sont détenues, le culte musulman se déroule tous les vendredis. Le groupe présent ce jour-là ne pourra y retourner que dans trois semaines ; par souci de roulement avec les autres personnes intéressées par la prière.
« Vous ici mes frères, vous avez quelque chose qu’on n’a pas dehors : du temps »
À la fin des années 1990, en l’absence d’un aumônier musulman établi, Karim Mokhtari s’était rapproché de la religion après « avoir vu [d’autres détenus croyants, ndlr] pratiquer, discuter, croire, espérer aussi ». Dans cet environnement « qui est un lieu de violence par excellence », il explique que l’ennui et le temps « libre » l’ont poussé à se pencher sur la spiritualité et la foi.
Durant la prière, l’aumônier revient sur ce point : « Vous ici mes frères, vous avez quelque chose qu’on n’a pas dehors : du temps ». Un temps que les fidèles pourraient utiliser pour « s’investir, lire et se rapprocher de la foi ». Interrogé à la fin du culte, il raconte que certains détenus viennent pour la première fois à la prière comme une « occasion de sortir de la cellule ». « Le “temps libre” joue énormément » pour beaucoup de détenus, confirme Mebarki, déjà pratiquant avant d’entrer à Corbas.

La prison, une « industrie des prises de conscience religieuses »
En détention, beaucoup de personnes retrouvent « la foi de leur enfance », témoigne Marie-Pierre. « Ils redécouvrent ce qu’est de croire en Dieu, de lire un texte, de prier », détaille-t-elle. Un constat qui fait écho à l’expérience de Karim, pour qui la religion était un cheminement, une « quête identitaire », qui avait débuté dès l’adolescence. « Mais c’est la prison qui m’a amené à trouver des réponses à ces questions que je me posais depuis des années », précise-t-il.
Thibault Ducloux rend compte de cela avec la notion de « socialisation carcérale ». La définissant comme une socialisation « à l’envers » causée par la prison, elle justifie le fait que les personnes perdent tous leurs repères identitaires et rôles sociaux antérieurs. Dans cet environnement, elles deviennent « détenues » avant tout. Cette perte de repères peut ainsi réactiver des éléments de l’enfance « sous la forme d’illuminations, de prises de conscience, de déclics religieux », développe le sociologue. Un phénomène d’ampleur, qui l’amène à décrire la prison comme « une industrie des prises de conscience religieuses ».
Des « illuminations carcérales » pas seulement religieuses
Thibault Ducloux utilise ce concept pour éclairer la conversion religieuse de certaines personnes une fois en prison. Selon le sociologue, ce phénomène englobe toutes les réactions des individus détenus face à l’environnement carcéral. Durant cette période, il y aurait une « réactivation des modèles sociaux de l’enfance » aux effets différents selon les vécus de chacun. L’illumination carcérale serait donc aussi productrice « de psychose et du suicide ».
En revanche, les personnes détenues qui se rapprochent de la foi n’ont pas forcément reçu une éducation religieuse importante. « Beaucoup [de co-détenus, ndlr] ont eu une éducation religieuse mais ne pratiquaient pas à l’extérieur ou pas sérieusement », confirme Merbarki. De son côté, Marie-Pierre indique que le rapport à la religion des personnes qu’elle rencontre ressort « plus d’une
habitude que d’une réflexion ».
À la fin de la prière dans la prison lyonnaise, chaque personne doit regagner son monde. Depuis la coursive, une des personnes détenues présente lors du culte interpelle Anouar, sur le chemin de la sortie : « Aumônier, c’est quand la prochaine fois ? ».
