
DÉCRYPTAGE. Des centaines de figurant.es recruté.es, des dizaines de milliers d’euros de salaires et des journées entières pour quelques secondes à l’écran. À Lyon, les productions mobilisent les foules. Mais parmi les comédien.nes qui les composent, certain.es espèrent en sortir.
« Action ! » À la Halle Tony-Garnier, à Lyon, Johnny Hallyday surgit au milieu de ses fans. Nous sommes fin septembre 2026, mais la scène se déroule en 1993. Benjamin Voisin incarne le chanteur dans le biopic de Cédric Jimenez, tandis que plusieurs centaines de figurants jouent les admirateurs en délire. Parmi eux, Julie Jurado crie, applaudit, s’enthousiasme. La caméra change de place, la foule recommence. Une fois, deux fois, autant que nécessaire. « On a fait quasiment la même chose toute la journée », se souvient la comédienne, qui raconte les coulisses de ce tournage auquel elle a participé. Après plus de douze heures sur le plateau, elle ne sait toujours pas si elle apparaîtra dans le film, attendu en juin 2027. Et lâche cette confidence : « Dans l’idéal, n’importe quel comédien vous dira que si on pouvait se passer de la figuration, on le ferait. »
Une économie de l’ombre
Pour reconstituer à Lyon l’arrivée surprise de Johnny Hallyday au Parc des Princes, il faut une foule en liesse. Et cette foule a un prix. Pour Johnny, l’annonce de casting affichait 108,33 euros bruts par jour. Selon les estimations rapportées par Julie Jurado, quelque 300 figurants auraient été mobilisés le premier jour, 500 le lendemain. Soit près de 87 000 euros de salaires bruts de base en deux journées – sans compter les essayages, les heures supplémentaires, les majorations de nuit ni les cotisations patronales.
Avant de remplir les gradins, encore faut-il recruter ceux qui les occuperont. À Lyon, Alexandra Weyers prépare la figuration de Crimes à la Croix-Rousse, un téléfilm réalisé par Romane Bohringer. Au téléphone, la directrice de casting détaille les besoins de la production : 220 figurant.es et 21 silhouettes, ces interprètes individuellement identifiables à l’image, dont jusqu’à 40 personnes pour une seule scène. Avec le deuxième assistant à la mise en scène, elle établit les besoins à partir du scénario et des décors. Pour réunir les profils demandés, elle dispose parfois d’un mois. Parfois d’une seule semaine.
Pour tenir ces délais, Alexandra Weyers dispose d’un fichier de 6 000 contacts. Elle élargit aussi ses recherches aux réseaux sociaux, aux associations et aux plateformes spécialisées, comme Actora. Pour ces présences anonymes à l’écran, autant de contrats à établir et de cachets à verser. Le tarif de base s’élève à 98,48 euros bruts par jour à la télévision, contre environ 108 euros au cinéma, précise-t-elle.
Dans le Rhône, les occasions de recruter ne manquent pas. Avec 482 journées de tournage en 2025, soit 45 % de l’activité régionale recensée par Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, le département concentre une part importante des productions. Lorsqu’il faut remplir une salle, une rue ou des gradins, les équipes peuvent puiser dans ce vivier de plusieurs milliers de contacts.
Des journées de travail, des carrières en suspens
Une fois ce travail de préparation achevé, celui des figurants peut commencer. Pour Julie Jurado, sur Johnny, il débute quelques jours avant le tournage, dans un hangar rempli de vêtements des années 1980 et 1990. « Les habilleuses font des essais de deux, trois ensembles. Ensuite, il y a des photos qui sont prises. » Sa tenue est retenue, numérotée. L’essayage lui rapporte 25 euros.
Le jour des prises, les premières convocations sont fixées à 8 heures. À la Halle Tony-Garnier, les figurants défilent devant les habilleuses, les coiffeuses et les maquilleuses. Café et quatre-quarts pour patienter. Il faut attendre le début de l’après-midi pour que la comédienne rejoigne les admirateurs de Johnny. Plan large, caméra sur grue, Steadicam : « On fait tout le temps la même chose, mais la caméra bouge. » La journée s’étire jusqu’au soir. Après une pause pizza, les prises se poursuivent, au-delà des horaires prévus. « Les gens s’agaçaient, mais je ne sais pas si j’ai déjà fini à l’heure sur un tournage », confie Julie Jurado. Après le clap de fin, il faut encore restituer les costumes, attendre son tour pour partir. Lorsqu’elle quitte enfin la Halle, vers 21 ou 22 heures selon ses souvenirs, elle a passé plus de douze heures sur place. Pour quel résultat ? « Potentiellement, il y a pas mal de personnes qui ne vont pas apparaître à l’image du tout. Ou alors, il faut se chercher. »
Pourquoi accepter ces journées à rallonge, sans même l’assurance d’apparaître à l’écran ? « En toute honnêteté, ça permet de faire des heures, de revoir des copains. » Des journées rémunérées qui peuvent aussi contribuer à atteindre les 507 heures de travail nécessaires, sous certaines conditions, pour ouvrir des droits à l’assurance chômage des intermittents du spectacle. Un cachet éligible est comptabilisé pour douze heures.
Julie Jurado a tourné dans des publicités, décroché des silhouettes, mais attend toujours son premier rôle au cinéma. « On est forcé d’être beaucoup figurant, parce qu’il y a beaucoup de monde dans le milieu et qu’il y a peu d’élus en rôle ou en petit rôle », explique-t-elle. Sur les plateaux, cette concurrence se double d’une hiérarchie bien visible. La comédienne déplore notamment un « effet de caste, où la figuration n’est pas traitée pareil que la silhouette, que le petit rôle, que le premier rôle », avant de glisser : « Je pense pas qu’il y ait quelqu’un qui se destine à être figurant en métier. »
