ZOOM. Visionner les vidéos en accéléré, scroller en même temps qu’on regarde un film, abandonner à la première longueur… L’Ecornifleur a recueilli les témoignages de deux étudiant.es qui peinent à rester concentré.es devant un film, ainsi que les explications d’une neuropsychologue quant à ce phénomène.

« Dans les deux dernières années, je n’ai jamais regardé un film en entier sans faire autre chose », raconte Elisa, étudiante de 21 ans pour qui le téléphone est devenu un compagnon indispensable. Habituée aux formats courts diffusés sur les réseaux sociaux, elle avoue se déconcentrer rapidement lorsqu’elle regarde un film seule chez elle. « Pour moi l’intérêt premier du film c’est l’histoire, pas l’esthétisme. Je veux que ça avance. Il faut qu’il y ait quelque chose de nouveau au moins toutes les 5 minutes sinon je m’ennuie. » témoigne-t-elle.
Adepte du speed watching, qui consiste à regarder des vidéos en accéléré, elle reconnaît avoir parfois recours à cette méthode lorsqu’elle visionne un long métrage. Elle relie ses habitudes à l’arrivée de TikTok : les formats courts, la possibilité de faire défiler les vidéos rapidement, de choisir son contenu. « Je n’ai peut-être pas une énorme capacité d’attention, et mêlée aux nouvelles technologies, ça ne fait pas long feu. Je suis comme ça depuis que j’ai un téléphone.»
Une étude de l’université de Californie réalisée en 2026 confirme qu’elle n’est pas la seule : 85 % des étudiant.es ont recours au speed watching de façon régulière. Une habitude, qui, parmi d’autres, change en profondeur notre rapport au cinéma.
« Ça m’est déjà arrivé d’oublier que je regardais un film à cause de mon téléphone. »
Maël, étudiant de 22 ans, rencontre lui aussi les mêmes problématiques mais il semble plus à l’aise avec celles-ci. « Je n’ai aucun problème à faire + 15 secondes quand la scène est trop lente, car je sais ce qui va se passer. » avoue-t-il. Cette pratique, il la revendique presque comme une nouvelle façon de regarder les films : « Je ne vois pas ça comme un manque de respect pour l’œuvre. J’ai plutôt l’impression d’apporter ma patte, de me réapproprier le visionnage. » Il se sent ainsi acteur de son expérience plutôt que spectateur passif. L’étudiant confie également que sa concentration dépend surtout de l’identification : si rien dans l’intrigue ne lui ressemble, il lâche plus vite.
Pour lui aussi le téléphone reste un piège. Une notification, un message à ouvrir sur Instagram, et le film passe au second plan. « Ça m’est déjà arrivé d’oublier que je regardais un film à cause de mon téléphone ». Cette anecdote est révélatrice : si le téléphone distrait, il peut aussi aller jusqu’à nous faire oublier notre activité de départ.
Mais qu’en est-il des séances de cinéma ? Tous deux décrivent le même contraste : là bas, le téléphone reste dans la poche. « Je n’ai aucun problème à regarder un film au cinéma même si je le trouve ennuyeux », assure Maël. « La salle noire, les autres spectateur.ices, la place payée : tout impose un cadre qui inspire le respect. » précise-t-il.
« On veut tout, tout de suite »
Pour la neuropsychologue Faustine Jaisson, ces témoignages décrivent un phénomène bien connu. « On a tendance aujourd’hui à passer d’une activité à une autre trop rapidement, à faire plein de choses à la fois et à ne plus maintenir notre attention sur une tâche donnée. » explique-t-elle. En cause, le système de la récompense. « Un contenu court et condensé, où l’on obtient toutes les informations tout de suite, active le système dopaminergique. Un film, lui, demande de rester attentif sur la durée, de supporter des longueurs, de suivre une intrigue dont on n’a pas toutes les clés d’emblée. » développe Faustine Jaisson.
Scroller des vidéos en continu habitue notre cerveau à des stimulations constantes, avec un nouveau sujet toutes les dix secondes. « On veut tout, tout de suite », résume la neuropsychologue. « Notre cerveau cherche ce qui est le plus facile et ce qui lui procure le plus de récompense. » ajoute- elle. Quant au speed watching, il coupe l’envie de ressentir de véritables émotions et prive d’une compréhension fine de ce que l’on regarde.
Retrouver le goût de l’ennui
Comment inverser la tendance si l’on ressent une frustration face à nos habitudes ? La spécialiste invite d’abord à interroger la source : « Qu’est-ce qu’on essaie de combler en étant tout le temps sur les réseaux ? » Selon elle « l’ennui renvoie à soi-même, et le téléphone peut devenir une manière de s’y dérober. ». Elle conseille d’accepter qu’il soit difficile de mettre ses écrans de côté et de s’entraîner au quotidien à ne faire qu’une chose à la fois, puis de « combler le vide » autrement, par exemple avec un livre.
Une attention retrouvée dans la vie de tous les jours finit, selon elle, par se retrouver devant un film.
