Étudiant tunisien arrivé en France en août 2023, Fares Ben Sedrine, 20 ans, a investi toute son énergie dans le militantisme au sein de La France Insoumise depuis près de 2 ans. Réunions, tractages, porte-à-porte, collages… Un engagement limité par un mur administratif : en tant qu’étranger, il n’a pas le droit de vote. Entretien pour l’Écornifleur.

Fares Ben Mohamed, étudiant en double licence de droit français (UCLy) et droit anglais (City St George’s, University of London). Photo : Antoine Orand

Vous qui étiez très engagé dans la vie politique tunisienne, comment avez-vous vécu le fait d’être privé du droit de vote, à votre arrivée en France ?

« Honnêtement, militer et convaincre a un impact politique presque plus bénéfique que voter, d’autant plus dans mon cas. Je considère que mon non-vote représente 4 ou 5 votes autour de moi, de par les personnes que j’aurais pu convaincre. Et sinon, je n’ai pas de frustration, mis à part l’illégitimité de ne pas être citoyen. »

Mais dans ce cas, qu’est ce qui motive votre engagement politique en France ?

« J’adhère aux thèses décoloniales. Le système de domination qu’il y a en Tunisie est lié à ce que fait la France aujourd’hui. L’antiracisme est aussi mon fer de lance ici. C’est pourquoi, je me suis investi dans La France Insoumise, ce sont les seuls qui portent ces sujets. Pour me former, j’ai suivi une formation intensive de l’Institut La Boétie. C’était aussi un bon moyen de m’établir et de rencontrer du monde en arrivant. »

Les élections municipales approchent à grand pas. Vous envisagez cela comment ?

« Je ne suis pas stressé. C’est un scrutin utile pour s’ancrer localement, mais pour notre camp, c’est plus une préparation pour la présidentielle. Je ne m’attends pas à grand-chose, je pense même que je n’irai pas en soirée électorale ce jour-là, j’ai des examens. La tension n’est pas la même que pour d’autres élections. »

Pour d’autres élections ? Vous pouvez préciser ?

« Lors du premier tour des législatives anticipées de 2024, j’étais en panique. Si le Rassemblement National passait, j’étais le premier concerné. En soirée électorale avec les camarades, j’ai dû endosser le costume de l’unioniste. Je leur ai dit : “Ok les gars, on n’aime pas le PS, mais je tiens à mon titre de séjour. C’est le moment de s’unir.” J’ai été vraiment soulagé par la victoire du Nouveau Front Populaire. »

Les citoyens européens pourront voter pour les municipales, contrairement à vous. Comment percevez-vous cette différence ?

« Ce n’est pas normal, c’est xénophobe. Ça fait intrinsèquement partie du contrat racial qui était derrière la construction européenne. L’occidental blanc supérieur a le droit de se sentir concerné par la politique, mais vous, vous êtes de passage. Vous êtes ici parce que vous êtes exploitables. C’est injuste, tout le monde devrait pouvoir voter. »

Vraiment tout le monde ?

« Si vous êtes résidents et que vous participez à la société, vous devriez avoir votre mot à dire sur les lois qui s’appliquent à vous. »

Le droit de vote des étrangers est-il une véritable priorité au sein de La France Insoumise ?

« C’est dans leur programme pour les élections locales, et c’est cohérent avec leur colonne vertébrale. Je ne pense pas que ce soit pour se donner une bonne image, mais la question n’est pas assez soulevée. De plus, les sujets doivent être portés par les premiers concernés, mais il y a très peu d’étrangers qui militent en France. Je ne connais qu’un seul autre Tunisien militant à LFI. Et il est encore moins porté par ceux qui ont le privilège culturel de pouvoir se mêler de la politique. De manière générale, j’avoue que je n’en parle pas beaucoup non plus avec mes camarades ; inconsciemment, j’ai un peu accepté ce statu quo. »

Vous envisagez la naturalisation pour enfin pouvoir voter ?

« J’aimerais mettre un bulletin pour Mélenchon, mais il n’y a aucun étranger qui pense à se naturaliser dans la seule perspective du droit de vote. Le passeport tunisien est faible, on ne peut pas voyager comme on veut.  La demande de visa est compliquée, la procédure est longue et coûte cher. Et on nous rappelle constamment de renouveler notre titre de séjour. Des personnes se sont retrouvées avec une OQTF pour un seul oubli. Mais me faire naturaliser me faciliterait énormément la vie. »

Que répondez-vous à un électeur français issu des classes populaires qui vous annonce son intention de s’abstenir ?

« Être déçu de la politique et ne pas voter, c’est un sentiment que je comprends. La Tunisie est un des pays les plus abstentionnistes à cause d’une fatigue révolutionnaire. Ici, cette souffrance est encore plus violente car les votants sont bloqués. Il y a un tel mirage de la démocratie que beaucoup de personnes ont l’impression que l’on se moque d’eux. C’est le cas pour les musulmans qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Quand je vais à leur rencontre, je ne débite pas un programme. J’essaie d’abord de les écouter pour leur faire comprendre qu’il y a des gens qui sont là pour ça. Ensuite, je leur explique pourquoi il faut continuer à se battre. »

Avez-vous déjà été délégitimé sur le terrain car vous n’êtes pas Français ?

« Oui, c’est arrivé, même dans le milieu militant. Au premier abord, on me prend de haut avec un certain paternalisme, on me “caresse dans le sens du poil“. Mais dès que je montre que je maîtrise les sujets politiques, ça touche leur égo. J’ai même entendu, quand j’étais co-animateur d’un groupe d’action à Lyon : “Ça ne fait qu’un an qu’il est là, pourquoi il est co-animateur ?”. C’est absurde ce genre de remarques dans un milieu qui essaie pourtant de s’extraire de la société raciale. J’ai constamment besoin de prouver ma place dans la société. »

Et à l’extérieur du milieu militant, comment perçoit-on votre activisme ?

« À l’Ucly [Université Catholique de Lyon], j’évolue dans un milieu assez réactionnaire. Je retrouve beaucoup de mépris. On me fait sentir que je ne suis pas chez moi. Comme je milite pour La France Insoumise, on me voit comme quelqu’un de radical et agressif, on me projette un imaginaire comme si je venais mener une croisade pour le monde arabe. Les gens sont surpris de mon engagement car il est anachronique : je viens d’un milieu privilégié en Tunisie, je ne suis pas censé être là. »

Vous semblez aujourd’hui prendre du recul avec le terrain lyonnais. Pourquoi ?

« J’ai besoin de me concentrer sur mes études. Militer à Lyon m’a un peu lassé ; le fonctionnement local ne me plaît pas toujours. Aujourd’hui, je fais encore quelques porte-à-porte, je travaille avec des camarades de Vénissieux avec qui j’ai des affinités, je vais à des meetings et je stocke un peu de matériel chez moi, comme des drapeaux, des tracts. Mais par rapport à mon rythme d’avant, ce n’est pas grand-chose. »

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  • Antoine Orand

    Intéressé par la politique depuis l’enfance - en 2010, je croyais entendre « le peuple au ratapo » dans les slogans des manifs contre la réforme des retraites. Curieux et indigné, j'aime rencontrer les gens et écouter leurs histoires, tout en cherchant à comprendre comment fonctionne ce monde.