Engagé, militant et désormais en lice pour la mairie de Lyon, Mouttou Sagadevin explique comment il amène la question de l’inclusion sur la scène politique. Candidat sourd, queer et racisé, il a choisi d’intégrer la liste « Pour Vivre Lyon », derrière le maire écologiste sortant.

Vous êtes sourd, c’est une première sur une liste à Lyon, comment en êtes-vous arrivé là ?
« Je milite déjà dans plusieurs associations qui défendent les droits des personnes sourdes LGBT et des personnes sourdes en général. Ce qui m’importe c’est le droit à la protection et à l’accessibilité des services. J’ai des amis qui sont conseillers municipaux et sourds. Je me disais : “ah c’est possible, les personnes sourdes peuvent faire ça.” J’ai continué mon petit chemin de vie et, en novembre dernier, il y a eu l’inauguration de la maison de la diversité où j’ai tenu un stand avec l’Association Culturelle des Gays et Lesbiennes de France (ACGLSF) et j’ai beaucoup discuté avec le maire du 4e qui m’a encouragé à me porter candidat. Au départ, je crois que je n’étais pas particulièrement prêt. C’est surtout l’aspect politique qui me retenait. Et puis, j’en ai parlé à des amis qui m’ont dit “il faut absolument que tu le fasses”. »
Vous êtes candidat pour la liste Pour vivre Lyon. Pourquoi ce choix ?
« C’est vrai que dès le début, j’avais l’idée de me présenter dans une liste de gauche. Je me sens proche des Écologistes et de La France Insoumise. J’ai vu le travail du maire Grégory Doucet et je me suis dit “je peux lui faire confiance” : c’est ce qui m’a poussé à me proposer sur sa liste. En venant ici à Lyon, j’ai travaillé avec la Ville et j’ai constaté un investissement réel. L’équipe municipale m’a montré qu’elle était prête à trouver des solutions pour qu’une meilleure accessibilité soit mise en place. Ça m’a mis en confiance. Forcément, il faut du temps, ça ne se fait pas comme ça. De manière générale, la Ville de Lyon fait des efforts pour l’accessibilité de toutes les personnes, qu’elles soient sourdes, en situation de handicap ou LGBT. »
Vous êtes une personne sourde, queer et racisée. Pourquoi c’est important pour vous de mettre en avant ces aspects de votre identité?
« Souvent les politiques, ceux qui prennent les décisions relatives aux personnes en situation de handicap, que ce soit en France ou à Lyon, sont des hommes, blancs, âgés, hétérosexuels et valides. Donc c’est important pour moi de valoriser ces trois aspects et de participer à construire un monde meilleur, ensemble, pour la majorité des populations. Je veux être un modèle pour les personnes qui désirent être candidates à leur tour. Si les personnes LGBT sont déjà représentées, les personnes racisées le sont encore peu. Ne parlons pas des personnes sourdes. Et pour les personnes sourdes, il y en a vraiment très peu. C’est pourquoi je suis très fier de participer à la visibilisation de la communauté sourde. En cela, c’est un engagement d’être sur les listes voire d’être élu. »
Ne craignez-vous pas de remplir « un quota de diversité » dans la campagne et d’être instrumentalisé ?
« Si, clairement. Connaissez-vous le tokénisme ? C’est le fait de prendre une personne et d’utiliser son image et son identité, mais de manière symbolique. En fait, derrière, il n’y a aucun travail. Rien n’est mis en œuvre. Pourtant la personne est exposée aux yeux de tous. C’est ce qui peut arriver avec des personnes en situation de handicap ou des personnes issues de groupes marginalisés.
J’ai justement échangé avec des personnes de la Ville de Lyon et je leur ai exprimé ma volonté de ne pas être sujet au tokénisme. On ne m’a pas demandé de m’expliquer sur mon handicap, mon orientation sexuelle ou mes origines. C’est moi, de moi-même qui les ai mis en avant pour justement visibiliser mon identité. »
Qu’est-ce que la dépendance à un interprète implique pour vous dans l’échange avec les acteurs de la campagne ? Vos collaborateurs, vos adversaires ou encore les électeurs ?
« L’interprète fait le pont entre le monde des sourds et le monde des entendants, sa présence est nécessaire. Il permet de faciliter les échanges, formels et informels. L’idéal serait que tout le monde sache signer, mais c’est une utopie.
Pour l’instant, je ne peux pas dire si l’exercice du débat est facile ou non. Je n’en ai pas encore fait. Lorsque que je m’exprime en langue des signes, l’interprète qui m’accompagne a besoin de quelques secondes pour saisir le sens de ma phrase et la traduire. Le décalage peut poser souci, car, en débat, il faut être réactif. »
Quel est votre rôle dans la campagne ? Quelles seront vos missions en cas de réélection de Grégory Doucet ?
« Pour la campagne, j’ai traduit, dans les grandes lignes, le programme en langue des signes française. J’ai également distribué des tracts. J’envisage aussi de m’essayer au démarchage auprès de personnes entendantes.
Si Monsieur Doucet est réélu, et si je suis élu à la mairie centrale, je souhaite m’orienter sur deux aspects : la transition énergétique et la lutte contre les discriminations. Ces derniers sont vraiment ancrés dans mon expérience professionnelle et associative.
Dans le formulaire de candidature, j’ai mentionné les missions que j’ai déjà effectué avec l’Association Culture, Arts et Loisirs en Langue des Signes Française (ACAL LSF) sur les questions d’accessibilité et de handicap. J’ai donc précisé que cette fois-ci je ne voulais pas être assigné au domaine du handicap. Souvent, si tu es une personne en situation de handicap, c’est ce qui va être mis en avant. Je sature un peu de ça. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’autres domaines d’expertise. »
En cas de défaite de Grégory Doucet, allez-vous poursuivre votre engagement politique ?
« Je ne pense pas. Je vais poursuivre mon engagement associatif auprès de structures comme l’ACAL qui travaillent en partenariat avec la Ville de Lyon. Néanmoins, cela dépendra de la philosophie du futur maire ou adjoint au maire. À voir s’il est plutôt de droite ou de gauche, mais c’est vrai que s’il est de droite, je vous avoue que je ne suis pas convaincu. »
Les listes de droite sont-elles moins sensibles aux questions de handicap ?
« D’après mon ressenti personnel, les personnes de droite ont généralement une philosophie “de sauveur”, envers les personnes en situation de handicap. Ils présentent des solutions, mais pensent toujours à la place des personnes concernées. »
Quelles sont les mesures prioritaires à mettre en place à Lyon pour le prochain mandat ?
« Eh bien, l’accessibilité complète. Le plus important, c’est que les personnes en situation de handicap soient à l’aise pour profiter des services que propose la Ville, qu’ils soient sportifs ou culturels. La priorité, c’est d’être à leur écoute. »
Cet entretien à été rendu possible grâce à Séverine Mélis, interprète en langue des signes Française au sein de l’association La Signerie.

Inspirant !