Dans la dernière ligne droite pour les municipales à Lyon, les militants insoumis font la course aux voix. Tractage, porte-à-porte… Dans un climat politique tendu, les petites mains des candidats LFI font face à une recrudescence de l’agressivité à leur égard. Formés en amont, ils ont appris à répondre et à se protéger. Professeur le jour, militant insoumis la nuit, Théophile* a répondu aux questions de l’Écornifleur. 

Militant depuis 2019, Théophile est engagé dans la campagne insoumise. © Théophile 

Depuis la mort de Quentin Deranque le 14 février, le climat politique est tendu à Lyon. Y a-t-il des effets sur le tractage des militants insoumis à quelques jours du premier tour des municipales ? 

« Actuellement, on subit une cabale qui fait peur. Ceux qui ont des cibles dans le dos, ce sont nos militants qui font du porte à porte pour essayer de convaincre les gens. Nous vivons cette séquence comme une mise en danger. On est obligé de mettre en place des choses pour notre sécurité. La semaine d’avant l’affaire Quentin Deranque, deux militantes, se sont fait emmerder par un fasciste en porte-à-porte. Elles ont failli porter plainte. Il y a eu des histoires de personnes qui se font suivre après des porte-à-porte. Toutes les semaines, il y avait des problèmes avec des gens d’extrême droite à Lyon. » 

Comment les militants sont-ils formés à faire face à différents public, favorables ou non à La France Insoumise (LFI) ? 

« La démarche générale de toute la France Insoumise, c’est “d’aller vers”. Partir de là où sont les gens, poser des questions, écouter sincèrement ce qu’ils ont à dire. On considère que l’action politique est avant tout une action de conviction. On part de ce que sont les gens et pas de ce qu’on aimerait qu’ils soient. Et pour aller vers elles, on se forme à l’écoute active.  Le but, ce n’est pas d’expliquer à l’autre pourquoi il a raison, ou tort. Quand on est d’accord avec l’indignation des gens, on fait le lien avec notre programme. A l’inverse, si les gens nous disent qu’ils veulent interdire le voile, faire de la hiérarchie entre les gens, clairement, on n’a rien en commun. Quand on ne peut pas débattre, on ne se fatigue pas, on dit poliment “au revoir”. »

Et face à des comportements agressifs ? 

« Dans la formation, on insiste aussi là-dessus. Quand il y a des moments agressifs, il ne faut pas le prendre personnellement. On donne notre documentation et on s’en va. Une personne formée et qui commence à avoir de l’expérience, elle arrive rapidement à savoir quand ça vaut le coup de creuser un peu plus. »

Vous parlez de “moment agressifs”, quelle est votre pire expérience de tractage ? 

« Mon objectif, c’est que les gens nous rejoignent et qu’ils aient envie de participer. Je ne vais pas vous raconter les mauvaises expériences. Mais il y a des interactions pénibles. Sur des marchés, ça nous est déjà arrivé qu’un marchand à côté de qui on tractait appelle la police. En même temps, à chaque session, il y a des choses positives. Des gens qui, au départ, sont en colère et qui, au bout de 5 minutes, sont convaincus. Il y a aussi des moments de camaraderie entre militants. Des moments où on a bien géré notre coup. On a déjà réussi à faire en sorte que le RN quitte le marché parce qu’on est très nombreux et qu’ils n’osent même pas tracter parce qu’on est là. »

Le tractage peut-il vraiment faire évoluer les opinions  ? 

« Faire du tractage, mener des actions de terrain, du porte-à-porte, avoir des discussions de qualité, c’est un travail ingrat, lourd, mais qui paye politiquement. C’est celui qui permet d’aller voir les gens là où ils sont. Ce qui fait de la conversion de vote, ce sont les interactions humaines de qualité. C’est le propre de la formation à l’écoute active. Selon Julien Talpin, sociologue, une interaction sur 14, quand le militant est formé, aboutit à une conversion de voix. Ce qui est phénoménal, c’est possible d’en avoir une par heure. Ce samedi, une dame et sa fille d’une vingtaine d’années, sont arrivées, ont pris le tract et m’ont dit “comment ça, on vote trois fois ?” Elles ne suivaient pas du tout la politique. Quand je leur ai demandé “mais vous, qu’est-ce que vous aimeriez changer ?”, elles m’ont parlé de pouvoir d’achat. Donc je leur ai expliqué deux, trois de nos mesures. Et en quelques minutes, c’était deux nouveaux votes pour La France Insoumise. C’est le sens de notre engagement. »

En dehors des élections municipales, ces formations continuent-elles d’être données ? 

« Ça dépend beaucoup des groupes d’action. Par exemple, à la Croix-Rousse et à Bron, ils le font assez régulièrement. À Villeurbanne, ils ont un kit et font des formations en plénière. Et à Lyon-Centre, on le faisait avant les porte-à-porte. Dans certains groupes, ils font des arpentages. Ils prennent le kit argumentaire du national, et ils lisent chacun une partie. Après, ils expliquent et résument leur partie, et échangent pour que chacun ait une connaissance générale. La formation est la clé. Parfois, il y a des anciens qui militent depuis longtemps et perpétuent des choses qui pourraient être améliorées. Si on en faisait plus régulièrement de la formation, cela pourrait être corrigé. Ça dépend aussi des besoins que les gens rencontrent, de ce qu’ils ont envie de faire. Ceux qui ont fait quinze campagnes électorales, ont plutôt envie de se mettre à jour sur l’argumentaire plutôt que sur la posture. » 

Sur les marchés, les discussions avec les passants sont un moyen de récupérer des voix. © Théophile 

Le jour, Théophile, 30 ans, est professeur. Après la sonnerie de l’école, il s’investit dans la campagne Lyon centre. Depuis 2019, il est militant de La France Insoumise. D’abord engagé dans l’Ain, il rejoint ensuite le groupe d’action de la Croix-Rousse. 

*Il n’a pas souhaité partager son nom.