ANALYSE : Avec ses 30 millions de membres, l’application Letterboxd est aujourd’hui un incontournable pour les cinéphiles du monde entier, éclipsant la critique cinéma traditionnelle. L’Écornifleur a sondé un critique et un créateur de contenu cinéma pour éclairer ce “phénomène Letterboxd”.

« Si même Spielberg en arrive à avoir des effets spéciaux aussi honteux c’est que Hollywood est mort ». Extrait d’une critique Télérama mordante sur le dernier Spielberg ? Raté ! Cette analyse, on la doit à Frame, créateur francophone de contenu cinéma sur Instagram et TikTok, où il comptabilise plus de 100k followers. Mais ce n’est pas ce réseau social qu’il a choisi pour publier cette courte analyse : il préfère utiliser Letterboxd. En bon utilisateur de l’application depuis quatre ans, il y enregistre en moyenne plus de 300 films par an, systématiquement accompagnés d’une critique d’une ou deux lignes. Contacté par L‘Écornifleur, Luc Hernandez, rédacteur en chef Culture et cinéma pour la Tribune de Lyon, voit d’un très bon œil cette nouvelle forme de critiques : « Je trouve ça extraordinaire, autant de diversité. La cinéphilie ça bouge tout le temps et il faut un lieu pour l’exprimer, que ce soit un avis Letterboxd ou un article de la Tribune ! » salue-t-il.
Letterboxd ne vous dit peut-être rien. La plateforme a pourtant mis des étoiles dans la tête de toute une nouvelle génération de cinéphiles. Lancée en 2011 par le duo de néo zélandais Matthew Buchanan et Karl von Randow, elle explose en 2020 pendant le confinement, et rassemble aujourd’hui plus de trente millions de membres. Son succès réside dans son accessibilité : n’importe qui peut tenir le compte des films visionnés pendant l’année, leur attribuer une note allant d’une à cinq étoiles et, le plus important peut-être, écrire une critique en quelques mots. De quoi bousculer les codes d’une profession longtemps perçue comme élitiste.
« Il faut sortir des salles ! »
Sur Letterboxd, un compte gratuit et quelques secondes suffisent pour partager son avis sur un film. Celle-ci se veut souvent acerbe, humoristique et pleine d’autodérision. Luc Hernandez s’en réjouit : “Ce qu’on retrouve dans le numérique grâce aux jeunes générations est assez unique. Que ce soit par l’autodérision, la connivence ou au contraire l’ironie, il y a tout un panel d’émotions et il faut jouer avec ça”. Une analyse fouillée de la mise en scène peut y côtoyer un simple cri du cœur d’une ligne, sans que personne ne s’en offusque.
La parole n’est donc plus réservée uniquement à ceux qui en ont les codes. Le critique déplore lui-même l’intellectualisation systématique attribuée aux critiques de cinéma, en prenant l’exemple des débats auxquels il assiste en salles, souvent très thématiques : « Il faut sortir des salles. Ce n’est pas parce qu’on est plus sérieux qu’on est plus intéressant. » sourit Luc Hernandez. « Certes il faut avoir le recul nécessaire en parlant de films, avoir quelque chose à dire, mais pouvoir l’articuler aussi avec l’expression de ses émotions. Un peu de spontanéité ça ne fait pas de mal ! ». Encore faut-il qu’elle reste sincère.
La course aux étoiles
Contacté par L’Écornifleur, Frame l’avoue : « Je savais déjà combien d’étoiles j’allais mettre sur Letterboxd avant la fin de la séance ». À ses débuts sur Letterboxd et ses premières critiques sur les réseaux sociaux, le créateur de contenu s’est pris au jeu de la course au visionnage au point de ne plus prendre de plaisir aux films qu’il regardait. « J’ai pris du recul parce que je refusais d’avoir une vision capitaliste du cinéma et de tomber dans une forme de surconsommation » explique-t-il. « En tant que créateur de contenu l’algorithme me pousse à voir plus de films, mais la santé mentale reste plus importante ».
Un constat que partage Luc Hernandez : « J’ai la déformation professionnelle de voir trop de films par rapport à ce qui serait souhaitable pour un critique. Et le public a la déformation du public de pas en avoir vu assez ! » ironise-t-il. « C’est un équilibre à trouver, il faut prioriser un temps pour le visionnage et un temps pour l’écriture, qui sont deux choses très différentes ». Les deux cinéphiles se rejoignent néanmoins sur la nécessité de revenir sur leurs critiques, parfois quelques semaines plus tard.
Le dernier mot
Pour Luc Hernandez, être un bon critique c’est aussi déranger : « La critique, il faut qu’elle étonne, qu’elle ait du relief. Si vous n’avez pas la petite étincelle qui peut être de l’autodérision, de l’enthousiasme délirant, de l’indignation ou du rejet, il n’y a aucune raison qu’on vous lise » insiste-t-il. Les utilisateur.ices de Letterboxd l’ont bien compris. À travers une petite phrase vindicative sur le dernier Spielberg, le but est aussi de faire réagir ses propres abonnés qui consultent la critique et de créer un échange. « Plus ça crée du débat, plus ça me plaît » acquiesce Frame. « On reste du côté des spectateurs. Notre avis est toujours imparfait parce que l’oeuvre elle-même est imparfaite, mais c’est ça qui est génial ».
Reste l’image du vidéoclub, que Frame choisit pour décrire Letterboxd : on y entre sans forcément louer un film, on regarde ce que les autres prennent, et on repart avec l’envie d’en dire quelque chose. Ici, personne n’a le dernier mot, et c’est sans doute ce qui fait revenir.
