David Gossart suit la campagne municipale lyonnaise depuis septembre pour le journal Tribune de Lyon. Dans un entretien pour l’Écornifleur, le journaliste revient sur la distance de Jean-Michel Aulas avec les médias et le changement d’ambiance depuis l’affaire Quentin Deranque.

Vous avez organisé un débat entre les candidats mardi 3 mars, pourquoi avez-vous pris cette initiative ?
« En tant que média, on veut organiser la vie démocratique et la faire vivre à travers des événements vivants. C’est important pour le journal d’exister dans la ville et de montrer qu’on n’est pas juste présents dans un kiosque. C’est aussi une manière de valoriser le fait qu’on connaît les élus. On a le nez dans la campagne, on ne fait pas que la regarder. C’est la continuité de la mission de médiation du journaliste de faire porter le débat démocratique. »
Comment avez-vous interprété l’absence de Jean-Michel Aulas à votre débat ?
« Il est supposément devant d’après les sondages. Est-ce une manière de se protéger pour ne pas perdre trop de points ? Il n’est pas si bon en débat. »
Comment avez-vous vécu, à Tribune de Lyon, l’exclusion de certains médias, des événements de Jean-Michel Aulas ?
« L’équipe de Jean-Michel Aulas répond qu’ils ont le droit de ne pas inviter tout le monde. Nous, on a interprété qu’ils veulent maîtriser le truc. Ils ne veulent pas avoir des gens qui les emmerdent trop. Jean-Michel Aulas considère qu’il est tellement connu qu’il est une marque en tant que telle. Il n’a pas besoin de médiateurs entre lui et son public. Il n’a pas besoin de donner des interviews à tout le monde pour exister. Il considère qu’il n’a qu’à tweeter ou faire un truc sur Instagram pour atteindre les gens. »
Quelles sont les conséquences de l’absence de Jean-Michel Aulas lors de certains événements ?
« Le fait qu’il ne participe pas aux débats, c’est embêtant. Au débat du mardi 3 mars, il y avait une chaise vide à sa place. Est-ce que cela aura un impact sur les électeurs qui s’apercevront qu’il évite le débat ? Ou est-ce que ceux qui sont convaincus ne changeront pas d’avis ? On le verra dans les urnes. Le débat est de plus en plus tendu. Finalement, ça fait une campagne clivée entre Grégory Doucet (maire écologiste sortant, ndlr) et Jean-Michel Aulas. Ceux qui sont au milieu ont du mal à exister médiatiquement. Ça fait une campagne pas très intelligente où il est difficile d’aller dans le fond. »
Est-ce que vous essayez de faire exister les autres ou vous êtes obligés de rentrer dans ce jeu d’Aulas contre Doucet ?
« Au début, on a été effectivement pris là-dedans. Il y a eu un moment où on s’est dit : “bon, là, on n’a fait que Doucet vs. Aulas”. Donc on s’est, entre guillemets, forcés à faire du Belouassa-Cherifi, à faire du Dupalais, à faire du Bernard et Sarselli. L’élection municipale a pris le dessus sur l’élection métropolitaine. On essaye de s’auto-gendarmer. »
En termes d’audience, savez-vous ce qui intéresse les gens ?
« Les bouchons, les commerces qui ferment, les polémiques, c’est ça qui fonctionne. Dans le cadre des municipales, le côté pratique marche aussi. Le prochain dossier, c’est un guide pratique des élections. »
Quelle relation entretenez-vous en tant que journaliste politique avec les candidats ?
« Ça dépend des candidats. Jean-Michel Aulas, on ne le voit jamais. On parle à son entourage, la boîte de communication parisienne (l’agence 2017, ndlr), assez désagréable, qui le gère. Ce n’est pas avec eux qu’on a les rapports les plus francs et complices. Avec les sortants, c’est plus facile puisqu’on les connaît depuis 6 ans. Il y a une relation de confiance approximative. »
Comment fait-on pour laisser ses sensibilités politiques de côté ?
« On s’est posé la question quand on a organisé le débat. Est-ce qu’il faut le faire sans le RN ? Mais c’est un peu tard pour se poser la question car aujourd’hui, ils ont 20 millions d’électeurs. Ils font partie du paysage. On est obligés de composer avec l’extrême gauche et l’extrême droite, même si ce n’est pas facile. Pour avoir couvert un meeting de Mathilde Panot (LFI) et un meeting de Tiffany Joncourt (RN), dans les deux cas, je n’étais pas à l’aise tout le temps. »
Quelle place occupe la campagne dans votre quotidien de journaliste politique ?
« Avant, je traitais d’autres sujets en parallèle comme l’urbanisme ou l’économie. Mais là, je ne fais que ça de la journée. Pour nous, la campagne a commencé en septembre et depuis l’affaire Quentin Deranque, c’est devenu impossible. En temps normal, on est deux à couvrir la campagne mais vu l’ampleur du dossier, une collègue qui traite l’économie a été détachée pour faire plus de politique avec nous. »
Est-ce qu’avec cette campagne municipale à couvrir, vous laissez parfois des sujets de côté ?
« Il y a des sujets importants qu’on a raté. On finit par ne plus savoir ce qui vaut le coup d’être traité. Il faut qu’on pense à la fois à alimenter le web avec l’actualité chaude et réfléchir au journal hebdomadaire. C’est le problème qu’on a eu avec l’affaire Quentin Deranque. Sur le moment, on s’est dit “c’est seulement une rixe entre extrême gauche et extrême droite”. On n’a pas vraiment donné l’info. Quand il est mort le samedi, on a su que ça serait une tornade. »
Est-ce que la mort de Quentin Deranque a été un tournant dans le traitement médiatique de la campagne ?
« Médiatique et politique. Place publique et le Parti Socialiste se sont encore plus désolidarisés de LFI après la mort de Quentin Deranque. À chaque fois qu’on les croise on leur demande “alors pour l’entre-deux tours vous faites quoi ?”, ils répondent “on verra le résultat”. En termes d’ambiance, on a vu la bascule. Lors du débat qu’on a organisé le 3 mars, il y avait 15 camions de CRS dehors alors qu’on était 140 dans la salle. »
Couvrir les campagnes municipales est-il d’autant plus important dans le climat démocratique actuel ?
« C’est encore plus nécessaire, mais c’est encore plus compliqué dans la mesure où il y a de moins en moins de personnes qui s’intéressent au fond. De plus en plus s’intéressent aux réseaux sociaux ou sont déjà convaincus. Ce qui domine, c’est le clivage et la superficialité du débat. Même nous, on a du mal à s’extraire de la surface pour prendre un peu de recul. »
