Avec près de 300 membres actifs et une liberté d’expression sans limite, le forum Avenoel est un repaire de gamers d’extrême-droite. L’Ecornifleur a intégré son équipe de modération pendant dix jours.

Créé en 2014, le forum Avenoel bénéficie d’une modération presque inexistante, se limitant au « droit commun ». Les nombreuses opinions extrêmes, les raids, les contenus pornographiques et gores, parfois illégaux, ne font jamais l’objet de réprimandes. 19/02/21 @L’Ecornifleur

« Le porno, le gore, les raids, les opinions extrêmes, ont leur place ici dans une certaine mesure ». Sur la page d’accueil du forum Avenoel, au-dessus d’une composition de personnages allant de Patrick Balkany en tenue de général à Kiki la petite sorcière, cette phrase annonce la teneur. Le site au style des années 2000 rappelle clairement 4chan ou Reddit, des forums nord-américains où l’anonymat est roi. Ces plateformes communautaires sont de véritables incubateurs de la culture internet, marquées des excès d’une liberté d’expression totale. Plusieurs affaires, dont celle du GamerGate en 2014, ont conduit au harcèlement et aux raids (terme repris du lexique jeu vidéo, qui consiste pour un grand nombre d’utilisateurs à attaquer simultanément, en ligne, une personne ou une communauté, ndlr.) par une partie des utilisateurs, souvent pointés comme misogynes et réactionnaires. Davantage modérée que son rejeton 8kun (anciennement 8chan), devenu un lieu de rassemblement des extrême-droites et de plusieurs terroristes, 4chan avait tout de même gagné son surnom de « shit hole » (« trou à merde ») d’internet. 

Le principe s’est exporté en France avec le Blabla 18-25 de jeuxvidéo.com (JVC), aujourd’hui fortement soumis à la censure de son hébergeur Webedia après une affaire de harcèlement en 2017 sur des militantes féministes par des membres du forum.

C’est en 2014 que le discret Spartanz, passionné d’informatique, s’inspire du principe pour créer Avenoel, en version “libre” et “sans censure”. Le site rassemble en février 2021 56 529 comptes anonymes, dont une majorité de comptes secondaires et environ 300 personnes physiques qui interagissent régulièrement selon les modérateurs. Sur la partie forum, des dizaines de topics (sujets) s’enchaînent à seulement quelques minutes d’intervalle. En fin de journée, cela peut aller jusqu’à 8 000 messages postés. Les sujets y sont terriblement variés : on y parle de cuisine, de sexe ou de jeux vidéo. Tout comme on se répand en insultes racistes, misogynes, homophobes, et apologie du nazisme, de façon publique et sans filtre. « Notez moi cette pute », « J’ai acheter un drapeau nazi » récoltent une dizaine de commentaires. D’autres conversations ne peuvent être rapportées ici tant la violence de leur propos choque. Le forum se défend en disant s’adresser aux pratiquants de l’humour « très noir » ou « trollesque » comme défini dans la charte. Imperturbablement, les membres oscillent entre blagues douteuses et références au nazisme, à Hitler et aux Juifs. Alain Soral, idéologue antisémite condamné à plusieurs reprises entre autres pour provocation à la haine, apologie et contestation de crimes de guerre et contre l’humanité, ou Daniel Conversano, militant suprémaciste qui prône notamment la formation d’un « communautarisme blanc », sont régulièrement cités. 

Pour une « normie » comme moi, à fortiori « journaliste », donc « de gauche », c’est un repoussoir. Raison de plus pour s’y plonger durant dix jours. Je contacte le forum pour une simple interview avec l’équipe de modération. Il s’agirait de comprendre le schéma de pensée des personnes qui refusent « la censure » et « la dictature de la bien-pensance », en autorisant les discours de haine antisémite. Un certain « spz » me répond dix minutes plus tard. Aux termes d’une discussion qui tourne vite au débat, je tente le tout pour le tout et lui propose de modérer le forum pour mieux comprendre les enjeux. À ma grande surprise, l’administrateur accepte l’expérience – supposant que ma présence au sein du forum contribuera à mettre en valeur leur travail « difficile ».

« Bienveillance et pédagogie »

Arrivée dans l’équipe de modération, je suis directement investie de quelques fonctions, en plus d’avoir droit à mon icône de « e-girl » et de mon titre de stagiaire sur le topic dédié. Sur une discussion en messagerie cryptée Telegram, je suis présentée aux trois administrateurs et cinq modérateurs qui m’accueillent à bras ouverts. Ils me présentent le forum comme « une grande famille où les fachos, mais aussi des gens d’horizons différents, se rencontrent », qui irait au-delà de son « image fantasmée » de forum d’extrême-droite.

Draekoort, l’un des administrateurs, se présente comme un étudiant en quatrième année de médecine. C’est en 2017 qu’il a rejoint le forum pour fuir JVC et sa modération plus stricte. L’année d’après, il est élu par les membres pour devenir le nouveau modérateur et remplacer SS-Charlemagnes, « un mec très à droite, limite nazi », comme l’indique son pseudo en référence à l’organisation du régime national-socialiste allemand. Lui se considère plutôt « à l’opposé de ces pensées », étant lui-même « métisse ». La voix monocorde, il explique qu’à son arrivée, beaucoup de choses le choquaient. Puis qu’avec le temps, sa tolérance s’est agrandie : « j’ai compris que c’était mieux de pouvoir laisser ces personnes s’exprimer pour ensuite déconstruire leurs idées avec bienveillance et pédagogie. Je pense qu’en censurant toute opinion borderline, on ne fait que contenir un problème sans le résoudre. Un peu comme une cocotte-minute ». Il prend l’exemple de FeetMignon, qui aurait « mis beaucoup d’eau dans son vin », malgré des posts racistes datant de quelques jours. 

Dans la foulée, le webmaster m’envoie un message privé avec les instructions données aux modérateurs. On m’apprend que le « kick » sert à éjecter les membres pour une période déterminée, en général trois jours. Le « ban » fonctionne sur le même principe, mais sur une période indéterminée. « L’éradication », quant à elle, sert à éjecter des membres et à supprimer leurs messages. Cette dernière sanction est employée dans les cas de flood : une inondation de contenus sur le forum par un membre hostile.

 « Cela peut aller de simples sujets et messages identiques pour cacher l’ensemble du contenu à la diffusion d’images ayant pour but de dégoûter l’utilisateur », m’explique l’un des modérateurs. Je suis témoin d’un cas de flood : du contenu pédopornographique posté sur la plateforme est rapidement signalé et supprimé. Ces faits seraient souvent ceux de quelques membres pour se venger de sanctions. Malgré des dossiers déposés auprès des forces de l’ordre, ils reviendraient régulièrement sous différents comptes.

« Un gif avec Hitler qui danse avec des néons, ce n’est pas forcément de l’apologie du nazisme »

Je constate tout de même cette « bienveillance », plutôt en faveur des propos injurieux de certains forumeurs. En tapant des mots-clés peu conseillés, je tombe sans grande surprise sur des posts foncièrement racistes et antisémites. Draekoort explique que ce n’est pas un problème selon lui d’utiliser certaines insultes racistes, notamment si l’on « compare la partie de la population qui se comporte mal avec celle qui se comporte bien ». Derrière mon écran, j’expose mes cas particuliers et pour chaque explication disculpant l’auteur des posts, j’avale un rire nerveux.  

Pourtant, une charte donne les instructions aux modérateurs. Celle-ci indique d’éviter « tout ce qui est contraire à la loi française ». Elle interdit aussi la « haine sincère » envers les autres membres, avec une nuance importante : savoir « différencier la diffamation sincère de l’humour trollesque ». Au cours de mon immersion, j’essaye de tenir un tableur dans lequel je recense les contenus qui, selon moi, mériteraient d’être supprimés, en m’appuyant sur la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

Après avoir repéré 25 posts comprenant ce qui s’apparente à des injures raciales, misogynes, des incitations à la haine et du négationnisme, tous préjudiciables, je demande à Jesus Quintro, modérateur depuis 2019, de passer en revue les contenus listés. Celui qui se présente comme un étudiant de 24 ans en première année de chimie avait quitté JVC en 2017 au profit d’Avenoel pour sa « convivialité » et surtout sa « liberté d’expression » au sens large.

Mais peu de mes trouvailles trouvent grâce à ses yeux : « ça se voit que c’est pour rire ». Même approche sur les images de Hitler ou reprenant des symboles nazis : « On fait en fonction des requêtes de la justice. Sur les photos de Hitler, on n’a jamais eu de plainte par rapport à ça ». Et pour bien me faire comprendre la nuance entre la « blague » et l’incitation à la haine, il me prend l’exemple d’un ancien membre du staff : « En photo de profil, il avait un GIF avec Hitler qui dansait avec des néons, ça ce n’est pas forcément de l’apologie du nazisme ». Il m’explique longuement l’idée selon laquelle « pour un grand nombre de gens, rigoler de l’holocauste est surtout un moyen de remettre en question le caractère sacré et intrinsèquement supérieur que l’État a conféré à cet évènement » en assurant ne faire que se « mettre à la place des gens que je côtoie et qui ont cette attitude ». Pourtant, noyés dans la masse des contenus, certains posts parlent clairement de « complot juif » ou encore de « redpill », un concept emprunté aux théories complotistes d’extrême droite en référence au film Matrix – dans certains cas détourné de manière humoristique pour toute forme de radicalisation. 

Sous la shitstorm

Au bout de 24 heures, Draekoort souhaite me présenter à la communauté en tant qu’étudiante en journalisme. Les réactions ne se font pas attendre : en quelques heures, des dizaines de messages défilent sur vingt-quatre pages. En plus des messages d’insulte misogynes, de défiance envers les journalistes, une quarantaine de topics intitulés « Joji », mon pseudonyme, sont créés en une soirée. 

Le jour de ma présentation sur le forum, des dizaines de topics sont créés, déroulant des pages d’insultes, de blagues et de questionnements. Le lendemain, la vague passée et les topics sur « Joji » se font plus rares. 19/02/21 capture d’écran @L’Ecornifleur

Prise dans la spirale des trolls je mets du temps à réaliser que les deux dickpics (photo non-consentie de parties génitales, ndlr.) reçues sont des atteintes à la pudeur pouvant être sanctionnées d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende. De même que les délits d’injure publique « sale pute » et les « tu suces ? » ou les discussions pornographiques concernant mon alter-ego Joji.

Face au flot de ces contenus, je ne discerne plus la violence et l’impunité de certains propos : « L’écrasante majorité des gens qui font des choses répréhensibles en ligne, personne ne leur a dit que cela ne se faisait pas donc pour eux c’est normal, ça fait partie de la culture. C’est avant tout de la bêtise, et cela devient répréhensible s’il y a répétition », précise Me. Alexandre Archambault, avocat du numérique depuis 20 ans. Il rappelle qu’en droit pénal, le harcèlement est caractérisé par l’intention malveillante et la répétition pouvant avoir un impact psychologique sur les victimes.

Dans cette « bulle de filtres », beaucoup se méfient des journalistes qui ne renvoient que cette image extérieure et négative du forum. Samuel fait partie de ceux-là. Lui, qui par réflexe m’a insultée par message privé, a tout de même accepté de témoigner. Il a abandonné sa première année de licence de maths-informatique à la suite du premier confinement et trouve son refuge en ligne. Il compte d’ailleurs fêter son anniversaire avec trois « kheys » (le surnom donné aux membres du forum, ndlr.) qui sont, selon lui, ses seuls amis. Maussade, il se confie par messages vocaux sur Vocaroo. Pour lui, « ce forum, c’est une prison et en même temps, c’est aussi une barrière de sécurité qui m’empêche de m’ouvrir les veines ».

La « boucle »

Se confondant en excuses pour m’avoir insultée, il tient à ce que je comprenne son point de vue : « la jeunesse sur les milieux d’internet pas très mainstream ou pas très conventionnels est désespérée. Pour prendre un parallèle pas forcément très évident, c’est un petit peu les néo-punks du 21ème siècle ». Beaucoup utilisent en fait le forum comme un exutoire ou une manière d’exprimer leurs opinions « taboues » sans risquer l’exclusion. 

Comme nulle part ailleurs, les opinions et références au nazisme, à Hitler, à des figures négationnistes et d’extrême droite, comme Alain Soral ou Charles Maurras, sont banalisées, détournées en memes qui deviennent comme des ponctuations dans les conversations. 19/02/21 capture d’écran @L’Ecornifleur

Au milieu de ce chaos, des membres témoignent aussi d’une grande diversité de parcours, dont des coming-outs de transidentité ou de bisexualité. Dans ce « micro-village », des jeunes adultes de 20 ans apolitiques et désocialisés cohabitent. 

Delphine, une forumeuse venue à la base « par curiosité » me résume son point de vue plus négatif : « Je suppose que ce forum devait être à l’origine un lieu de débat où la parole était libre, dans les faits on ne peut constater qu’un simple défouloir où l’on peut déverser ses haines et ses frustrations à l’abri d’un pseudonyme ». Une « boucle » que certains me définissent comme un repère à personnalités borderline et avec des difficultés de sociabilisation, qui à force de se répéter, fournit une « norme qui les conforte dans une douce marginalité ». 

Pour Me. Alexandre Archambault, cela décrit surtout un phénomène de groupe : « Beaucoup se laissent griser par le numérique et par ce faux sentiment d’anonymat » en rappelant que « cela reste punissable par la loi. C’est un sentiment d’impunité qui n’est pas impunité ». Sur la responsabilité des plateformes et des modérateurs, il est catégorique : « C’est le rôle que doit avoir un site et un forum comme cela de ramener tout le monde à la réalité. Il y a une charte qui dit “on est pour la liberté d’expression mais de façon responsable”, mais elle est où la responsabilité dans ce cas-là ? » Il souligne tout de même un « manque de moyens donnés à la justice pour faire son travail ».

Pour Spartanz, ce manque est l’unique source des problèmes : « Notre métier ce n’est pas ça, nous on est des éditeurs, mais on n’est pas des policiers. Quand on a des personnes qui font des contenus à répétition et qu’on les bannit, qu’on les supprime, les gens reviennent et ils ne craignent rien. C’est très compliqué. » Cette question est au cœur du débat houleux autour de la régulation d’internet, dans le cadre du projet de loi « séparatisme » en France, renommé projet de loi « confortant le respect des principes de la République », ou celui du DSA, le Digital Service Act européen. Avec en fond, le délicat équilibre à trouver entre liberté d’expression d’une part, lutte contre les infractions d’autre part.

Au-delà de la légalité ou non de tels contenus, mon intrusion dans cette « grande cour de récré » m’a laissé un sentiment amer. Au bout de 100 messages postés, j’accède aux topics noirs et entre deux topics porno, je découvre un post de PierreEmmanuel1 décrivant à force de détails la manière dont il aurait conclu avec la « sale, boutonneuse » Joji. L’engrenage est bien là, j’en vis une petite fraction, mais mentalement loin du niveau de désinhibition observé. En quittant le forum plus tôt que prévu par pure fatigue, je me demande si Spartanz et les modérateurs réalisent eux-mêmes le décalage. 

Cet article a été réalisé dans le cadre d’une immersion en ligne qui s’est tenue du 15 au 26 février 2021. Des relectures ont été réalisées du 1 au 5 mai 2021. Cet écart important incite à considérer avec précaution certaines informations qui ont pu ainsi évoluer entre temps. La rédaction de l’Écornifleur a fait le choix de ne pas inscrire le nom des différents auteurs ou autrices des articles. L’un de ceux-ci porte sur le cyber-harcèlement et la tenue de propos de nature criminelle sur un forum en ligne. Il nous semblait fondamental de pouvoir le publier en toute liberté, sans crainte d’être individuellement la cible de quelconque harcèlement en ligne.