En quinze ans de carrière, la réalisatrice italienne Alice Rohrwacher s’est imposée grâce à un univers bucolique et fantasque, que l’on retrouve dans des films comme Les Merveilles ou Heureux Comme Lazzaro. L’Ecornifleur dresse un portrait intime et filmique de la réalisatrice, qui sera l’une des invité·es d’honneur de ce Festival Lumière 2020.


Dans le cadre de sa venue au Festival Lumière, Alice Rohrwacher tiendra une master-class à la Comédie Odéon le mardi 13 octobre à 15 heures. © Festival Lumière

Mostra de Venise 2020. A côté de films attendus comme Nomadland de Chloé Zhao ou le nouveau Nicole Garcia, Les Amants, un court-métrage présenté hors compétition fait sensation. Il s’agit d‘Omelia Contadina (comprenez Homélie Rurale en français), la nouvelle réalisation de la cinéaste italienne Alice Rohrwacher, qui a collaboré pour l’occasion avec l’artiste J.R. (Visages Villages).« Nous (avec J.R., NDLR) ne voulons pas seulement faire du cinéma, mais créer un instrument, une image de cette réalité paysanne de l’agriculture contre les multi-nationales agroalimentaires. (…) L’idée était que les paysans puissent célébrer des funérailles ‘de vie’, pour célébrer l’histoire millénaire de l’agriculture », déclare-t-elle à La Repubblica. Ce court-métrage mêle le manifeste contre l’industrie agroalimentaire à la célébration des petits agriculteurs du plateau de l’Alfina (entre la Toscane, l’Ombrie et le Latium), là où Alice Rohrwacher a passé toute son enfance.

Une fibre artistique cultivée depuis l’enfance

L’attachement d’Alice Rohrwacher aux terres agricoles vient de son passé. Née le 29 décembre 1981 à Fiesole (Toscane), d’une mère institutrice italienne et d’un père allemand, ancien violoniste professionnel originaire de Hambourg. Son enfance, Alice Rohrwacher la passe à Castel Giorgio, petit village de campagne du plateau de l’Alfina en Ombrie (le lieu de tournage du court-métrage Omelia Contadina) dans la ferme apicole tenue par son père. Alice Rohrwacher a une soeur aînée, Alba, qui poursuivra par la suite une carrière d’actrice. Grâce à ces années passées dans la quiétude de la campagne italienne, Alice Rohrwacher a développé un univers bucolique où se mêlent poésie et créativité. Une créativité qui s’ajoute à la spontanéité dont fait preuve la réalisatrice dans son lien au public, comme le montre la vidéo qu’elle a réalisée en confinement pour l’équipe du Festival Lumière : on peut la voir y jouer de l’accordéon tout en chantonnant quelques paroles en français. 

Cette inventivité sans limites a amené Alice Rohrwacher à vouloir à son tour s’emparer d’une caméra pour raconter des récits divers. Après un passage par l’Université de Turin où elle obtient une licence de lettres, Alice Rohrwacher suit un double-cursus à Lisbonne et à l’École Holden de Turin, pour se former à l’écriture de scénario et au format du documentaire. C’est d’ailleurs par ce biais qu’Alice Rohrwacher fait ses premiers pas dans le monde du cinéma en 2005 : cette année-là, elle participe au documentaire Un Piccolo Spectaccolo (Un Petit Spectacle) de Pierpaolo Giarolo. L’année suivante, Alice Rohrwacher réitère avec CheCosaManca, documentaire réalisé avec un collectif de jeunes réalisateurs en 2006. Celui-ci dépeint les mille visages de l’Italie contemporaine, en suivant le récit de cinq personnages aux quotidiens et priorités différentes, de Turin en descendant jusqu’aux Pouilles. 

Trois films salués par la critique

Cinq ans après CheCosaManca, Alice Rohrwacher se lance dans le format du long-métrage. Celle qui cite parmi ses inspirations le réalisateur néo-réaliste Roberto Rossellini (Allemagne Année Zéro, Rome Ville Ouverte), propose un univers cinématographique entre réalisme, fantaisies et mysticisme. En 2011, Alice Rohrwacher réalise Corpo Celeste. Pour ce premier film, la réalisatrice italienne place son action dans la communauté catholique calabraise, en Italie du Sud. 

La protagoniste principale de Corpo Celeste, une adolescente prénommée Marta, entre au sein de la communauté de San Mario afin de préparer sa communion. La jeune fille tente alors de trouver sa place entre la foi religieuse et ses propres aspirations, dans une société désœuvrée par la pauvreté mais profondément croyante. Lorsqu’on lui demande où elle a puisé l’inspiration pour ce premier film, Alice Rohrwacher déclare à La Stampa : « Il était important de trouver un sujet qui puisse ouvrir le regard sur notre époque. Ce film n’a pas pour sujet la problématique de l’Eglise, mais ce qui se passe à l’intérieur d’une communauté religieuse ». 

Ce coup d’essai de la réalisatrice Alice Rohrwacher s’avèrera concluant, puisque le film reçoit différentes nominations, dont la Caméra d’Or au Festival de Cannes en 2011. Puisque si Corpo Celeste est à ranger dans  la catégorie long-métrage, la réalisation de ce film se rapproche du genre documentaire, comme un héritage du passé de documentariste d’Alice Rohrwacher. En effet, l’importance accordée à la musique ou les nombreux plans rapprochés sur le personnage de Marta, donnent au film le ton d’un récit intimiste, documenté. 

En 2014, Alice Rohrwacher réalise Les Merveilles, Grand Prix du Festival de Cannes 2014. Un film dans lequel d’ailleurs joue sa propre soeur, Alba Rohrwacher, qui tient le second rôle féminin. Le décor, tout comme les personnages du film sont autant de références directes à l’enfance de la réalisatrice. 

En conférence de presse au Festival de Cannes 2014, Alice Rohrwacher présente son film comme ceci : « Ce film est une fable concrète, matérialiste, crue, (…) l’histoire d’un roi et d’une reine qui ont quatre filles et qui rencontrent une fée habillée de blanc ». Dans une ferme apicole de Toscane, une famille d’agriculteurs composée d’une mère italienne et d’un père allemand ainsi que de leurs trois filles, cultive un mode de vie traditionnel et autarcique fondé sur le travail de la terre et des abeilles. Cette existence bucolique est chamboulée lorsque l’aînée des enfants, Gesolmina, inscrit la famille à un jeu télévisé « Le Village des Merveilles » en espérant que le pactole à la clé améliore les conditions de vie des siens, tout en permettant d’ouvrir le champ des possibles pour son avenir et celui de ses soeurs. 

Tout comme dans Corpo Celeste, Alice Rohrwacher aborde la quête d’identité propre à l’adolescence, puisque l’on trouve des similitudes de caractère entre Gesolmina et Marta (Corpo Celeste), qui au même âge tentent toutes deux de s’émanciper d’un carcan familial et social qui les enserre et contraint leurs aspirations personnelles. Le souci de dépeindre une société italienne encore ancrée dans les traditions est également à l’œuvre dans Les Merveilles, avec l’évocation du travail agricole et la vie en quasi auto-suffisance de la famille de Gesolmina.


L’adieu à l’agriculture traditionnelle comme un manifeste dans son dernier court-métrage, Omelia Contadina, qu’elle a co-réalisé avec l’artiste français J.R.. © UniFrance

Le monde paysan que l’on retrouve comme leitmotiv du dernier film en date d’Alice Rohrwacher, Heureux Comme Lazzaro, sorti sur nos écrans en 2018. L’histoire d’un ouvrier agricole qui travaille dans une ferme à tabac dans le hameau isolé d’Inviolata, domaine dans lequel le temps semble s’être arrêté, tant les rapports et les hiérarchies (notamment avec la Marquise Luna, qui règne en maîtresse sur ce hameau) semblent ancrés dans l’ordre féodal. « On ne peut pas dire si les paysans de L’Inviolata vivent en 1800 ou en 1980. Ils ont des choses modernes, mais pas trop, car ils vivent à l’écart du monde. Il n’y a pas de mise au point sur la période », a expliqué Alice Rohrwacher au journal suisse Le Temps en 2018. Lorsque les autorités débusquent ce domaine aux limites de la légalité, Lazzaro tente de fuir et, dans la précipitation, fait une lourde chute. Lorsqu’il se réveille des années plus tard, le domaine où il était employé n’existe plus, le réduisant à la mendicité. Le film a été acclamé par la critique à sa sortie et Alice Rohrwacher a reçu pour ce long-métrage le Prix du Scénario au Festival de Cannes, en 2018.

Mêlant des inspirations de son passé et les influences de ses débuts dans le monde du documentaire, la filmographie d’Alice Rohrwacher offre à voir un panorama de portraits, d’histoires et d’intrigues qui tentent de dépeindre une Italie tiraillée entre modernité et traditions. Comme elle l’a déclaré lors d’une interview à Télérama en 2018 : « À travers mes films, je cherche surtout à ne pas rompre avec le passé, à garder un lien apaisé avec lui. Je tente en quelque sorte une psychanalyse de notre histoire humaine ».

Si toi aussi tu as envie de te plonger dans l’univers bucolique et intimiste de la réalisatrice Alice Rohrwacher, sache que les trois films présentés ci-dessus seront projetés durant le Festival Lumière dans différents cinémas de la ville de Lyon et ses alentours. Pour connaitre le détail des séances et prendre tes places, rendez-vous sur le site de l’Institut Lumière : institut-lumiere.org