Avec pour maître de cérémonie les frères Dardenne, cette 12e édition du Festival Lumière met à l’honneur le cinéma social. Mais si ce dernier rassemblait en France une large partie des classes populaires avant la Seconde Guerre mondiale, il est aujourd’hui l’apanage des classes plus aisées. Retour sur un genre qui cherche encore son public.

Sortie en 1936, la fable ouvrière de Jean Renoir « La vie est à nous » n’a reçu de visa d’exploitation qu’en…1969. Paris, 1969 © CinéArchives

« Les frères Dardenne font un travail de qualité mais peinent à rassembler derrière eux les classes populaires. On est plus sur un public abonné au Télérama ». Le diagnostic est clair et sans appel pour Fabrice Montebello, maître de conférence en cinéma à l’université de Metz : le cinéma social est aujourd’hui en rupture avec le grand public et les classes populaires.

« Les frères Dardenne font un travail de qualité mais peinent à rassembler derrière eux les classes populaires. »

Ken Loach, Mike Leigh, les frères Dardenne : autant de réalisateurs internationaux aujourd’hui primés pour avoir filmé avec acuité et tendresse les classes populaires sans pour autant trouver nécessairement le public qu’ils souhaitaient conscientiser. Un constat que reprend Fabrice Montebello : « par rapport aux années 1950, les classes populaires ont abandonné les films dits « sociaux » du moins au cinéma. Les indices qui permettent d’objectiver la présence populaire dans les salles du cinéma – capital culturel, diplômes, etc. – et les données du CNC sont sans appel : c’est une infime minorité du public ». Fini donc le temps où John Ford aux Etats-Unis ( Les Raisins de la colère, Qu’elle était verte ma vallée ) ou encore Jean Renoir en France ( La vie est à nous, Les règles du Jeu ) attiraient un large public dont la majorité était composée de classes populaire ? 

« La Nouvelle Vague en France a amené l’idée que les cinéastes devaient parler de ce qu’ils connaissaient le mieux, à savoir eux-mêmes et leur milieu.»

Yann Darré, spécialiste du cinéma social

Une désaffection populaire pour le cinéma social qui daterait selon nombre de spécialistes de la fin des années 1950 : « l’avènement de la Nouvelle Vague ainsi que la démocratisation de la télévision ont porté un coup d’arrêt au cinéma social des années 1930-1950 » estime Yann Darré, spécialiste du cinéma social auteur de l’Histoire sociale du cinéma français. « La Nouvelle Vague en France a amené l’idée que les cinéastes devaient parler de ce qu’ils connaissaient le mieux, à savoir eux-mêmes et leur milieu. Le cinéma français s’est alors beaucoup resserré sur des unités simples du social, comme la famille voire le couple, et a privilégié une approche psychologique contrairement au cinéma américain qui a gardé une attention toute particulière au rapport de classe » poursuit-il.

Un cinéma américain plus populaire

Une rupture avec le cinéma populaire qui n’intervient pas aux Etats-Unis où le cinéma grand public garde un plus grande attention aux rapports de classe. Stayin’ Alive réalisé par Sylvester Stallone en 1983 voit ainsi John Travolta interpréter le rôle de Toni Manero, un boxeur de Brooklyn cherchant à séduire une danseuse classique originaire de Manhattan. Il est depuis l’un des plus importants succès au box-office des années 1980.

Interrogé sur la question, Yves Darré souligne cette différence : « dans le cinéma français, le travail a rarement un rôle primordial : il s’agit de professions libérales, artistiques… à l’inverse du cinéma américain où il y a un grand nombre de sujets bâtis sur un univers professionnel souvent manuel. Et le grand public est souvent au rendez-vous ».

« C’est beau puisque ce n’est pas dangereux »

Pourtant, beaucoup d’observateurs ont annoncé le retour du cinéma social français au milieu des années 1990 : « À partir de 1995, un nombre significatif de films ont pour sujet le monde des travailleurs, des chômeurs, des exclus » souligne ainsi Raphaëlle Moine dans un article intitulé Les classes populaires dans le cinéma contemporain. « Mais le regard est souvent dépolitisé, déplore-t-elle. Il s’épanouit dans le cinéma commercial français la vision des classes populaires comme communauté et non plus comme classe sociale ».

Pour Fabrice Montebello, cette dépolitisation des classes populaires dans le cinéma français après les années 1990 révèle d’une mystification : « la classe ouvrière est passée de sujet politique à objet culturel ». Et le spécialiste de conclure :

« On préfère avoir les ouvriers à l’écran plutôt qu’à emmerder tout le monde dans la rue ou dans les usines ! Cette question-là, qui est celle de la beauté du mort, est éminemment politique : c’est beau puisque ce n’est plus dangereux »