Alors que le Festival Lumière débute samedi 10 octobre, embarquez avec l’Ecornifleur pour un voyage dans la galaxie Dardenne ! Au programme, un tour d’horizon des films ou documentaires les moins connus de Jean-Pierre et Luc Dardenne, invités d’honneur de cette 11e édition du Festival Lumière.

Les Frères Dardenne, Jean-Pierre et Luc, cinéastes belges récipiendaires du Prix Lumière 2020 © Diaphana Distribution 

En presque cinq décennies de carrière, les cinéastes belges Jean-Pierre et Luc Dardenne ont réalisé une dizaine de longs-métrages. Si des films comme Le Gamin Au Vélo, Deux Jours et Une Nuit ou Rosetta sont connus du grand public et ont reçu de multiples distinctions, d’autres productions Made In Dardenne ont reçu un accueil plus discret. Pour vous L’Ecornifleur s’est plongé dans la filmographie des invités d’honneur du Festival Lumière 2020, et vous propose une sélection à découvrir des films les plus confidentiels des Frères Dardenne. 

Le documentaire avant tout

Le saviez-vous ? C’est par la porte du documentaire que les Frères Dardenne sont entrés dans le monde du cinéma, dans les années 1970. En 1975, ils fondent leur société de production, « Dérives », grâce à laquelle ils financeront une cinquantaine de documentaires indépendants et engagés. Car déjà à l’époque, l’engagement social des Frères Dardenne ressort dans le choix des thématiques abordées dans leur production. Le documentaire le plus caractéristique de ce point de vue est Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois, réalisé en 1979. 

Des panneaux comme vestiges de la grève générale de l’hiver 1960-1961, thème du documentaire Lorsque le bateau de Léon M. Descendit la Meuse pour la première fois, réalisé par les Dardenne en 1979 © Dérives

Ce documentaire tourné en noir et blanc retrace, par le témoignage d’un ancien ouvrier prénommé Léon Masy, le mouvement de grève général contre la Loi Unique (programme d’austérité voté par le gouvernement du Premier Ministre Gaston Eyksens) qui a paralysé l’industrie wallonne à l’hiver 1960-1961. À bord du bateau qu’il a construit lui-même dans son garage, Léon Masy descend la Meuse comme il replonge dans ses souvenirs d’ouvrier militant, partageant avec les cinéastes Dardenne ses rêves utopistes d’antan et ses réflexions sur le futur du militantisme. Le bateau sur lequel ont embarqué Masy et les Frères Dardenne est comme une passerelle entre le présent et le passé révolté et révolu. En toile de fond défilent les anciennes usines désaffectées, théâtres de la grève hivernale qui agita le début de l’année 1961 en Belgique. 

Falsch ou le premier coup d’essai réussi des Dardenne

1986 est l’année du renouveau dans le cinéma des Frères Dardenne, puisque c’est à cette date qu’ils réalisent leur premier film : Falsch. Le protagoniste principal du film, Joe Falsch (interprété par un Bruno Crémer saisissant dans ce rôle), unique survivant de sa famille décimée par la Shoah, a quitté Berlin pour les Etats-Unis en 1938. Il atterrit de nuit dans un aéroport de campagne et va se confronter aux fantômes de son passé dans ce lieu clos et sombre. En effet, dans la salle d’attente de l’aéroport, il a rendez-vous sans le savoir, avec ses proches disparus, treize personnes au total, comme autant de réminiscences fantomatiques de son passé. Une nuit de retrouvailles, mais aussi de questionnements chez Joe Falsch, notamment autour de son sentiment de culpabilité et la place qu’il doit accorder à son passé, celui dont font partie ses proches disparus pendant la Seconde Guerre Mondiale. 

Les fantômes du passé hantent Joe Falsch (Bruno Krémer) sans que jamais celui-ci ne puisse les sentir près de lui, les toucher. © Dérives

Après avoir visionné Falsch, le moins que l’on puisse en dire, c’est que ce premier long-métrage des Frères Dardenne est éloigné du cinéma socialement engagé qui fera toute la spécificité de leur filmographie à venir. Adapté de la pièce de théâtre éponyme du dramaturge belge René Kalisky (1981), ce long-métrage traite un sujet de société on ne peut plus sombre mais tout aussi capital : la question de l’héritage de la Shoah chez les survivants, ceux qui ont fui le IIIe Reich ou réussi à sortir vivant des camps de la mort durant la Seconde Guerre Mondiale. De leur passé de documentaristes, les Frères Dardenne ont gardé le goût d’aborder la grande histoire par le récit intimiste des témoins et acteurs qui ont contribué à la façonner. 

Avec Je Pense à Vous, retour aux sources ouvrières

En 1992, les Frères Dardenne signent un film peu connu du grand public, mais qui est sans doute l’un des plus caractéristiques de leur cinéma social et engagé : Je Pense à Vous. Le contexte historique de ce film est celui de la crise économique qui traverse le monde de la sidérurgie belge au début des années 1980, qui a amené à de nombreux plans sociaux et licenciements. Le personnage principal du film, Fabrice, père de famille trentenaire incarné par Robin Renucci, perd son emploi d’ouvrier sidérurgiste. Le licenciement économique s’accompagne chez Fabrice d’une perte d’estime de soi et la hantise du déclassement social. Des sentiments qui le font plonger dans la dépression, et l’amène à s’isoler des siens, voire à quitter le domicile familial sans crier gare. La seconde partie du film se concentre sur le combat de sa femme (interprétée par Fabienne Babe), qui partira à sa recherche et fera tout pour le sortir des affres de la dépression. 

Les Frères Dardenne abordent les difficultés socio-économiques liées à la désindustrialisation en Belgique dans Je Pense à Vous, film sorti en 1992 © Vimeo

Abordant le thème de la désindustrialisation et la misère humaine et sociale qui l’accompagne au travers du parcours tortueux de Fabrice, l’univers cinématographique socialement engagé des Frères Dardenne s’affirme avec ce long-métrage et trouve ici sans nul doute l’une de ses meilleures expressions. Ce film se distingue aussi des autres longs-métrages des Dardenne, car il joue sur la frontière poreuse entre docu et fiction. Par le recours au récit personnel et le thème du monde ouvrier en lutte et révolté, on retrouve dans Je Pense à Vous la trame constitutive de nombre de documentaires produits par les Frères Dardenne entre les années 1970 et 1980.

La thématique de l’immigration en filigrane de La Promesse

Dernier film des Frères Dardenne de cette sélection concoctée par L’Ecornifleur : La Promesse, sorti dans les salles obscures en 1996. Ce long-métrage est le premier dans lequel apparaît l’un des acteurs vedettes des Frères Dardenne, le belge Jérémie Rénier, qui jouera pour les cinéastes belges à quatre reprises : dans L’Enfant en 2005, Le Silence de Lorna en 2008, Le Gamin au Vélo en 2011 et La Fille Inconnue en 2016. Dans ce film, qui a pour décor la ville industrielle de Seraing (banlieue de Liège), Jérémy Rénier interprète le rôle d’Igor, un adolescent de quinze ans et apprenti en mécanique dans une station service, qui se laisse entraîner malgré lui dans les magouilles peu scrupuleuses de son père Roger (interprété par Olivier Gourmet). Moyennant argent et logement, celui-ci emploie illégalement une main d’oeuvre clandestine venue de Yougoslavie ou d’Afrique sur différents chantiers, dont celui de sa propre maison. Alors qu’Igor est chargé de prévenir ces ouvriers d’une visite imminente de l’inspection du travail, Hamidou, un ouvrier originaire du Burkina-Faso, fait une chute qui lui sera fatale. Avant de mourir, Igor a fait la promesse a celui-ci qu’il prendra soin de son épouse, Assita, ainsi que de leur enfant.

Premiers pas de l’acteur Jérémy Rénier dans l’univers des Frères Dardenne avec La Promesse, long-métrage sorti en 1996 © Le Projectionniste

Avec ce troisième long-métrage, les Frères Dardenne abordent une thématique nouvelle à leur cinéma social et engagé : celle de l’immigration clandestine. Le prisme des difficultés d’insertion des immigrés dans la société belge est le point de vue choisi par les Dardenne. Un parti-pris exacerbé dans ce film par le fait que l’action se situe à Seraing, ville industrielle touchée de plein fouet par la crise économique et le chômage qui a accompagné la désindustrialisation dans les années 1980. La misère sociale des anciens ouvriers rencontre ici celle des immigrés clandestins, dont les rêves d’un avenir meilleur sont brisés par le manque de perspectives. Cela les conduit à accepter tout et n’importe quel travail pour survivre, parfois au péril de leur vie, comme ce sera le cas d’Hamidou, ouvrier burkinais qui décède d’une chute sur un chantier du père d’Igor. La Promesse aborde un autre thème : celui de la relation père-fils conflictuelle. Ce film, c’est aussi l’histoire d’une émancipation, celle d’Igor, qui en aidant Assita (la veuve d’Hamidou), défie l’autorité parentale et affirme son identité face à un père tyrannique. La famille décomposée par une relation père-fils dénuée de tout affection sera une thématique de nouveau abordée par les Frères Dardenne quinze ans plus tard, dans Le Gamin au Vélo : avec Jérémie Rénier, cette fois-ci dans le rôle du père, qui refuse la garde de son fils et se décharge de son autorité parentale pour la confier à un tuteur extérieur.

Cette sélection de films moins connus des Frères Dardenne est (déjà) terminée, et L’Ecornifleur espère que cette petite présentation t’aura donné envie de te plonger dans le cinéma social et engagé des invités d’honneur de ce 11e Festival Lumière. Si cela est le cas, sache que les longs-métrages présentés ci-dessus sont projetés dans différentes salles lyonnaises, jusqu’au 19 octobre prochain. Rendez-vous sur la billetterie du Festival Lumière pour connaître les dates de projection et prendre tes tickets !