Prévue initialement à Cannes, la projection de la version restaurée en 4k du film de Wong Kar-Wai sera diffusée en avant-première au Festival Lumière. L’occasion de revenir sur l’influence de cette œuvre sur toute une jeune génération de cinéastes nord-américain·es.

Dans la pénombre d’Hong-Kong, les protagonistes se font face sans jamais se regarder. Crédits:   Flickr

Chiron, le héros du film Moonlight de Barry Jenkins est américain, noir et homosexuel. Il a 9, 16 puis 26 ans dans la Floride contemporaine. Et il se bat. Contre sa mère, contre l’école, contre la société. Dans In the Mood for Love de Wong Kar-Wai, M. Chow et Mme. Chan tentent de vivre une impossible histoire d’amour, marquée du sceau de l’adultère dans le Hong-Kong des années 60.

Sur le papier donc, rien ne laissait entrevoir qu’un quelconque parallèle puisse être dressé entre les deux films. Mais c’était sans compter sur l’admiration que voue Barry Jenkins pour le cinéaste hongkongais, dont le In the Mood for Love ressort en version restaurée au Festival Lumière cette année.

Dans Moonlight comme In the Mood for love, les couleurs sont saturées quand elles ne sont pas fluorescentes. La nuit est au centre de tout, comme l’esthétique, omniprésente dans la réalisation des deux cinéastes. Et cet exemple n’est pas un cas isolé, mais au contraire l’illustration directe de la dynamique à l’œuvre parmi certain·es cinéastes nord-américain·es depuis une quinzaine d’années. Deux décennies après sa sortie, In the Mood for Love, qui a propulsé son réalisateur Wong Kar-Wai sur la scène internationale, continue d’avoir une aura sur toute une génération de cinéastes, se réappropriant chacun·es à leur manière les codes, esthétiques comme narratifs, qui ont fait le succès de ce film. Car si In The Mood For Love a eu le succès qui est le sien, fait d’autant plus rare pour un film hongkongais et justifiant sa ressortie en 4k ce mois-ci, c’est car il regorge d’éléments cinématographiques, identifiables et identifiés comme propres à Wong Kar-Wai.

« Wong Kar-Wai fait ses films comme un peintre »

Pour Thierry Jousse, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, qui a notamment écrit un ouvrage sur Wong Kar-Wai, « Je ne sais pas s’il existe un mythe autour du réalisateur en lui-même, mais ses techniques de fabrication, elles, ont eu un impact important. Wong Kar-Wai fait ses films comme un peintre, avec un côté extrêmement glamour, ce qui a largement contribué à sa popularité». Voir un film de Wong Kar-Wai c’est avant tout une expérience visuelle. Dans In The Mood For Love, les couleurs des couloirs sont éclatantes, tout comme celles de la ville. Les rideaux jouent un rôle primordial, souvent rouges, voir écarlates, quand ils ne sont pas filmés se balançant dans le vent. Sans parler des robes portées par Maggie Cheung. Une trentaine, qui frappent de manière égale par leur beauté, passant du vichy rose et blanc aux motifs traditionnels chinois.

Mais dans In The Mood For Love, l’esthétique est partout. Et notamment dans les mouvements de caméra, fruit du travail du chef opérateur Christopher Doyle. Elle se déplace en ligne horizontale, balayant l’espace, parfois des rideaux, encore, avant de s’arrêter sur le visage d’un des protagonistes. Elle s’affranchit des barrières physiques, traverse les murs pour illustrer l’impossible proximité des deux amants. Elle épouse aussi les mouvements, de Maggie Cheung surtout, quand elle descend les escaliers d’une ruelle pour aller acheter des nouilles.

Une influence certaine dans le cinéma nord-américain

De par sa puissance narrative et descriptive, cet archipel d’éléments propres à In the Mood for Love et au cinéma de Wong Kar-Wai a progressivement imprégné le cinéma contemporain. Et c’est chez une jeune génération de réalisateur·rices nord-américain·es que cette influence est la plus directement identifiable.

Lors de son discours de remerciement, après avoir remporté l’Oscar 2004 du meilleur scénario original pour Lost in Translation, Sofia Coppola a égrainé l’ensemble des cinéastes ayant influencé de près ou de loin son travail. Parmi les personnes citées, Wong Kar-Wai et In the Mood for Love, sorti seulement trois ans auparavant. Et à y regarder de près, il est vrai que les deux films possèdent bien certaines similarités, rendant indéniable l’influence qu’a eu le cinéaste hongkongais sur Sofia Coppola.

En dehors du fait que les films se déroulent dans deux mégalopoles asiatiques, ils partagent des points de convergences sur le scénario en lui-même. L’appartement surpeuplé que partagent les deux protagonistes dans In the Mood for Love et l’hôtel occupé dans Lost In Translation véhiculent tous deux un sentiment de solitude, au milieu d’un chaos humain et sentimental. Les seuls moments de répit sont offerts, dans les deux films, quand les protagonistes se retrouvent en tête à tête. La solitude des deux personnages féminins est également traitée de façon conjointe. En se perdant dans des activités nouvellement découvertes, fumer et tricoter pour Charlotte dans Lost in Translation, se rendre au cinéma et au restaurant de nouilles pour Maggie dans In the Mood for Love, les protagonistes féminins essaient de tuer au mieux la solitude qui les ronge. Mais la plus grande similitude se retrouve dans le traitement qui est fait de la relation entre les personnages. Coppola et Kar-Wai ne précisent jamais la nature du lien unissant leurs acteurs. Ils partagent une intimité sentimentale certes, mais de quelle nature, la réponse est laissée à la discrétion des spectateur·rices.

L’influence transparait également d’un point de vue esthétique. Sofia Coppola a admis s’être inspirée d’une scène d’In the Mood for Love pour diriger celle d’ouverture de son film, montrant les deux protagonistes seuls, Charlotte dans la solitude de sa chambre d’hôtel, Bob dans la solitude d’un taxi de nuit, éclairé par les lumières de la ville. Mais cette influence visuelle se retrouve encore plus directement dans le travail de Xavier Dolan. Ce dernier n’a jamais caché son admiration pour le travail de Wong Kar-Wai, en regrettant même parfois que les hommages qu’il lui rend dans ses films soient trop identifiables, comme il l’avouait au média canadien McLean’s. C’est le cas dans Les Amours Imaginaires, où Dolan reprend très largement une scène d’In the Mood for Love, avec musique de fond, mouvement de caméra sur les démarches et rythme au ralenti semblables. Les seules différences notables avec In the Mood for Love sont que l’action se situe au Québec, et que les amants ne sont pas au nombre de deux mais de trois.

L’affiche du film de Barry Jenkins, Moonlight. Crédits: Flickr

Cette influence esthétique a été reprise depuis de manière plus subtile dans le magnifique Moonlight de Barry Jenkins, auréolé de l’Oscar du meilleur film. Dans une vidéo postée sur la chaine YouTube de la Criterion Collection, le réalisateur américain revient d’ailleurs sur l’influence qu’a eu In the Mood for Love et Wong Kar-Wai sur sa façon de filmer. Et une vidéo postée sur YouTube revient en image sur ces éléments visuels. Kar-Wai et Jenkins partagent cette habilité à esthétiser des pratiques quotidiennes, en les filmant en gros plan dans une certaine pénombre. Dans Moonlight comme dans In the Mood for Love, le téléphone filaire devient un objet esthétique, tout comme les tables en formica d’un dinner. Les deux réalisateurs, bien qu’ayant baigné dans deux cultures foncièrement différentes, possèdent cette même manière de filmer l’âme humaine et ses errances. D’un seul plan, la complexité des sentiments est exprimée. D’un simple regard passé par-dessus l’épaule, une multitude de ressentis viennent s’entrechoquer.

L’héritage d’In the Mood for Love est tel que des similitudes sont trouvées tous les jours sur les réseaux sociaux, illustrées à coup de photomontages. Chacun·e y va de son analyse. Qu’importe si l’influence mentionnée n’est pas clairement établie, ou non-appuyée par les propos du réalisateur·rice mentionné·e. Dernière comparaison trouvée en date, celle concernant l’usage des couleurs dans le cinéma du réalisateur danois Nicolas Winding Refn, notamment dans Only God Forgives. Comme chez Wong Kar-Wai, le couloir y joue une place primordiale, tout comme l’usage de la couleur. Rouge et tamisé surtout.

Un cycle perpétuel d’influences

Mais le cinéma de Wong Kar-Wai n’est pas non plus une toile vierge, agrémentée au fil des films réalisés de nouveaux éléments cinématographiques. Non, Wong Kar-Wai est, tout comme les cinéastes qui se sont inspirés de son travail, lui aussi pétri par une multitude de références qu’il utilise à sa guise pour ornementer ses œuvres. Pour Thierry Jousse « Wong Kar-Wai est empreint de références, notamment littéraire ». Pour d’autres, le scénario d’In the Mood for Love est directement influencé par le classique Vertigo d’Alfred Hitchcock.

Le cinéma de Wong Kar-Wai, comme celui de celles et ceux qui s’en sont inspiré·es, est donc à l’image de la production cinématographique elle-même. Un cycle d’influences continu, qui permet à chaque œuvre d’en contenir plusieurs. Et nul doute que le prochain film de Kar-Wai, Blossoms, appelé à poursuivre la trilogie amenée par In the Mood for Love et 2046, ne dérogera pas à cette règle.